Des hauts et débats

Mais lâchez-nous l’empowerment !

Avec son livre « Bad Feminist », Roxanne Gay atomise les codes du féministiquement correct et invite les féministes imparfaites à assumer leurs contradictions. Amen.

 

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Ca couvait depuis quelques jours et ça s’est déclaré brutalement tout à l’heure, en pleine après-midi, en pleine rue. Je bourgeonnais comme je pouvais sur le pavé parisien, je frottais mon esprit tout gris contre les pâles rayons du soleil pour me réchauffer l’intérieur quand soudain, un poids désagréable s’est installé sans prévenir entre mes côtes, au niveau du plexus solaire, comme si j’avais avalé une boule de pétanque rouillée.

 

« Girl power », « Women only », « Warrior », « Fight back », « Fearless », « Fierce », « Badass », « Feminist » avec ou sans e… Je ne peux plus entrer chez Zara (oui, je fréquente toujours le groupe Inditex dont les conditions de production ne sont pourtant pas 100% casher), je ne peux plus acheter une boîte de tampons (non, je ne suis pas passée à la cup), je ne peux plus aller à la pharmacie (oui, je fais davantage confiance aux laboratoires pharmaceutiques à la solde du grand capital qu’aux huiles essentielles bio et locavores pour soigner mes maux de tête), je ne peux plus cultiver mon taux de cholestérol au McDo (dont le logo du M a opportunément fait le poirier le 8 mars pour devenir un W comme… Wapiti, Wagon ou plus sûrement, Woman), je ne peux plus procrastiner sur Instagram (ah, on vous entend plus beaucoup, là, hein ?!) sans qu’un tsunami de mantras inspirants sur fond couleur de sirop pour la toux, le fameux Millenial Pink, déferle dans mon cortex avec bienveillance, sororité et une forêt d’emojis poings levés de toutes les couleurs. Dans les vitrines, les restos, les espaces de co-working, sur les t-shirts, les bouteilles de vin, les boîtes de chocolats, les capotes, les filtres de vidange (j’imagine), tout n’est n’est qu’empowerment, réinvention et volupthé matcha. « Girl Power » est devenu le nouveau « Just do it. »

 

Capture d’écran 2018-03-21 à 19.42.46@ambivalentlyyours

 

Alors pourquoi faire une Tatie Danielle alors que, manifestement, la cause féministe progresse ?

 

Ce n’est pas tant la récupération commerciale d’un combat qui se mène ailleurs qu’en tête de gondole des supermarchés qui m’agace –un peu, quand même. Ce n’est même pas l’opportunisme de certaines influenceuses qui ont découvert le féminisme chez Monoprix et ont troqué leurs bougies parfumées pour un sweat-shirt joliment brodé « Badass » : j’estime que la banalisation, voire la globalisation d’un féminisme de masse, photogénique, aux bords émoussés et à la consistance de Danette tiède participe même maladroitement à la dédiabolisation du féminisme, que trop de femmes et d’hommes considèrent encore comme une maladie contagieuse que l’on attrape en ouvrant son esprit ne serait-ce que d’un millimètre (après ça fait courant d’air et bim, c’est foutu, on commence à vouloir l’égalité des salaires, le congés paternel, la GPA, voire carrément l’adoption pour les couples du même sexe, n’importe quoi, vraiment !) Et je suis évidemment et sincèrement ravie que de plus en plus de femmes se sentent Féroces, Intrépides, Guerrières, Dures à cuire, qu’elles se Renouvellent et se Réalisent et s’Autonomisent et se trouvent belles sans maquillage et avec leur cellulite, leurs vergetures, leurs rides, leurs cheveux blancs et ces caractéristiques physiques qui étaient des défauts jusqu’à ce que Harvey Weinstein et ses pairs -enfin, ses porcs- les transforment en armoiries – et en armes, tout court.

 

Cet empowerment, cette réinvention permanente de soi, cette détermination tranquille qui consiste à tuner ses défauts pour les transformer en qualités force évidemment le respect et l’admiration… en même temps qu’ils alimentent malgré leurs auteures la machine à culpabilité que l’on n’a pas toutes réussi à déprogrammer -en tout cas, pas moi. Car sous des allures de mantras feel good, soyez fortes, soyez fières, battez-vous, montez des start-up, réalisez-vous, libérez-vous, devenez enfin vous-même, engagez-vous, inspirez les autres femmes fortes etc. ressemblent très fort à de nouvelles injonctions, et ajoutent innocemment quelques lignes à cette To Do liste mentale qui ne cesse chaque jour de s’allonger… et d’alourdir cette saleté de mauvaise conscience.

 

Car j’ai beau être féministe, je ne me sens pas forte tous les jours. Loin de là. Je croyais avoir trouvé un sens à ma vie mais je m’étais trompée : c’était celui de quelqu’un d’autre. Alors je continue de chercher en tâchant d’ignorer mon horloge d’accomplissement personnel, qui est encore plus bruyante que la fameuse horloge biologique dont j’ai fait mon affaire depuis longtemps #pride. Je déteste constater que j’ai de plus en plus d’abdos à l’intérieur de la tête et de moins en moins sous le pull. Je me trompe beaucoup, j’hésite tout le temps, je demande de l’aide à mon mec pour remplir ma déclaration d’impôts, mon ego est tantôt flasque, tantôt dur comme un mollet de footballeur, j’aime le rose, j’achète des produits fabriqués en Bulgarie et même au Pakistan, en toute inconscience, parce que je ne regarde pas toujours les étiquettes des choses que j’achète sans toujours en avoir besoin. Je déteste avoir des poils ailleurs que sur la tête, je ne sors jamais sans anti-cernes, Simone de Beauvoir me tombe des mains, je suis obsédée par mes cheveux, j’ai déjà fait du charme au garagiste pour obtenir une ristourne sur la réparation de mon scooter, j’adore Kendrick Lamar, et je suis profondément quoiqu’imparfaitement féministe.

 

Capture d’écran 2018-03-21 à 19.43.17@ambivalentlyyours

 

Et je revendique le droit de loser, de me sentir plus belle avec que sans maquillage, de passer une heure dans la salle de bains et d’avouer que je ne sais pas, sans en avoir honte et sans même chercher à savoir. Je milite depuis mon canapé pour l’égalité dans l’imperfection, dans le doute, dans la lose. Oui à l’acceptation du vide, la bienveillance face à la faiblesse comme à la réussite. L’empowerment ET la décroissance de l’ambition personnelle : la coexistence de plusieurs cas particuliers, et pas le remplacement d’un modèle par un autre. C’est ça, mon féminisme.

 

Et c’est un peu ce que dit Roxanne Gay dans mon livre de chevet, Bad Feminist, qui sort enfin en France aujourd’hui et dans lequel elle rappelle utilement que la défense de l’égalité des sexes ne dispense pas d’assumer ses contradictions.

Lisez ce livre, il est intelligent, drôle, merveilleusement écrit, et très inspirant.

 

Ou ne le lisez pas, et larvez devant Netflix : ça me va aussi.

 

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8 A votre avis ?

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  1. yossi - Il y a 3 semaines

    Le manga est déjà bien mais lanime est encore mieux. Et puis Annie est tellement badass !

  2. PPCC - Il y a 3 semaines

    Alors j’adhère à 100 %, et regarde PLL, vraiment 😉 bisous à toi et welcome back

  3. PPCC - Il y a 4 semaines

    Un post ET un retour qui font du bien… Je suis on ne peut plus d’accord !!
    Oui j’ai envie de me battre parce que je trouve qu’on est encore loin du compte, je veux être une femme forte, féministe et courageuse, mais j’ai envie d’avoir le droit de pleurer, de porter des talons de 12 et des jupes tous les jours, de porter des décolletés si je veux et même de me maquiller comme une voiture volée avec des paillettes. Liste non exhaustive.

    • Fiona Schmidt - Il y a 3 semaines

      @PPCC : yaaaasss, soyons tout et son contraire en même temps, c’est ça, le neo-empowerment !

  4. Elise - Il y a 1 mois

    Lire exactement ce que l’on pense, en mieux: MERCI Fiona, comme d’habitude!
    (ceci est mon premier commentaire de toute ma vie, c’est un peu intimidant. Mais je me suis dit qu’il était temps: je profite de ton intelligence, de ton humour et ton talent inspirant depuis plusieurs années sans rien dire, et c’est pas très sympa)
    ((exilée à Montréal j’ai bataillé comme une hyène pour mettre la main sur ton livre de cuisine, et depuis je m’auto-proclame ta représentante québécoise auprès de tous ceux que je reçois à manger. J’ai même converti mon père – 57 ans et excellent cuisinier – qui m’envoie de temps en temps depuis la France ce message qui n’a pas de prix: « ce soir je fais une recette de connasse »))

    • Fiona Schmidt - Il y a 3 semaines

      @Elise : Ma première lectrice québécoise, je vais faire un voeu ! Et quelle lectrice… Merci pour ce message qui a le même effet sur mon cerveau qu’un après-midi de juin dans une calanque : je suis très flattée d’avoir un fan club même de deux personnes au pays de Céline Dion, et je trépigne de voir les photos de vos recettes à ton papa et toi. <3 <3 <3

  5. aurore - Il y a 1 mois

    MERCI !! Entre la tendance féministe (qui au fond est une très bonne chose, même si malheureusement trop utilisée comme argument commercial), la tendance bio, la tendance rééquilibrage alimentaire, yoga, superfood et éducation positive (arghhh), trop de culpabilité là. Et finalement, au lieu de libérer les femmes, ça nous met encore plus de contraintes sur la tronche. Je vais lire ce livre (après avoir maté pretty little liars sur netflix)

    • Fiona Schmidt - Il y a 3 semaines

      @aurore : excellent choix (le livre : j’ai pas encore regardé Pretty little liars mais j’en entends beaucoup de bien, je sens que je vais bientôt me convertir…)

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