Des hauts et débats

Bye, Mamie !

Début novembre, le français Sasha Goldberger publiait « Mamika : the best », en hommage à sa grand-mère adorée de 96 ans, qui depuis 2006, se prête de bon coeur aux mises en scène les plus folles de son photographe et publicitaire de petit-fils.


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J’aurais adoré une mamie comme Mamika. J’ai eu une mamie que j’appelais Mum, et qui était une version à peine édulcorée de Tatie Danielle. Ce n’était pas la mamie idéale – même pas une mamie sympa, pour être honnête -, mais je l’aimais.

 

Elle a grimpé sur son petit nuage un matin de la fin décembre, après avoir hésité pendant près d’un mois – en fait, je crois qu’elle reprenait simplement son souffle, après avoir cherché la paix pendant 86 ans, avec l’obstination d’un chercheur d’or. Elle a dû rester accoudée au bord de son existence, à en observer les reliefs, comme on observe un paysage du haut d’une montagne, avant de se dire : « Oh, et puis merde ! » Sans doute pensait-elle à sa petite-fille préférée, car elle m’a écrit juste avant de s’éclipser du monde. Elle qui n’avait pas pensé à mon anniversaire depuis des années m’a envoyé une carte tendre et gaie, l’écume de la relation qu’on a eue, en pointillés, malgré tout.

 

Quand j’étais enfant, ma grand-mère ne me racontait pas d’histoires pour m’endormir, elle ne faisait pas de petits gâteaux, d’ailleurs elle détestait faire la cuisine qu’elle faisait pourtant très bien. Elle avait des avis aussi tranchés que tranchants sur tout et tout le monde, elle conduisait très mal, elle soupirait comme un Dyson dès que mon grand-père ouvrait la bouche, elle ne partageait pas les mini Mars qu’elle planquait sous son lit et avait un don hors du commun pour faire des remarques blessantes aux personnes qui s’obstinaient à l’aimer – ma grand-mère avait du verre pilé dans le cerveau.

 

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Elle achetait de la pâte à tartiner Carrefour qui devait durer tout l’été, et pendant qu’elle étalait une demi-cuiller à café d’huile de palme contrefaite sur une tartine longue comme une piste d’atterrissage, elle me racontait des secrets qui allaient donner des cauchemars à mon psy, et la vie qu’elle aurait pu avoir, dans la banlieue middle-class de Londres, si elle n’avait pas épousé son Français diplomate et  égocentrique qui lui fit faire le tour du monde, avant de prendre sa retraite et la sienne sur la Côte d’Azur, qu’elle n’aimait pas. Ma grand-mère pensait en noir et blanc et vivait dans les regrets et les non-dits : ma grand-mère était un film de Bergman.

 

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Je ne sais pas si ma grand-mère a jamais partagé autant de son intimité avec quelqu’un d’autre qu’avec moi. J’étais pourtant la seule à ignorer l’échafaudage de codes rigides qui maintenait les membres fissurés de sa famille ensemble, et plus ou moins debout. Je fumais dans son jardin, je faisais le mur pour sortir en boîte, je me maquillais à la spatule, j’avais les cheveux rasés, j’étais plus tatouée qu’une ticket de caisse et je riais fort : j’étais tout ce qu’elle avait en horreur, et pourtant elle m’aimait à sa manière rugueuse, peut-être parce qu’elle aimait ma liberté qui lui rappelait celle qu’elle n’avait jamais eue.

 

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Ma grand-mère aimait se réfugier dans ses livres : elle disparaissait pendant des heures et flottait à la surface de la vie des autres, le visage serein, un bourgeon de sourire sur les lèvres. Dans ses livres et dans son jardin, ma grand-mère était heureuse, et j’aimais être avec elle dans ses moments-là, silencieuse et attentive, comme pour empêcher le vent de souffler sur son bonheur à la délicatesse de pissenlit. J’aimais aussi qu’elle me raconte les histoires des mille et une babioles fascinantes qu’elle achetait aux quatre coins du monde pour combler sa solitude, et qui faisait de sa maison le musée de ses émotions.

 

Ces moments-là sont parmi les plus heureux de mon enfance.

 

J’aurais aimé le lui dire. Ca, et aussi que je l’aimais malgré tout, ou peut-être, à cause de tout.

 

PS : Promis, en 2016, on se remarre sur ce blog, parce que au secours l’ambiance de garde à vue ces dernières semaines ! Merci pour votre persévérance lecturière, vous êtes les meilleurs (et les plus beaux, et les plus intelligents, et les mieux habillés).

 

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19 A votre avis ?

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  1. vivi - Il y a 2 années

    Heartfelt and beautiful, dear Fiona
    V x x

    • admin - Il y a 2 années

      @Vivi : Thanks Fairy Vivi, and welcome on the blog ! Love

  2. bibiche - Il y a 2 années

    c’est magnifique, vraiment …
    Et j’ai bien aimé aussi lire le commentaire laissé par ta maman (j’ai bossé mon anglais, c’est bien pour commencer 2016).

    • admin - Il y a 2 années

      @bibiche : coeur coeur coeur coeur, merci pour ce message adorable… T’as vu comme maman fait sa maligne à parler anglais devant tout le monde 😉 ?

  3. (made in)Faro - Il y a 2 années

    Superbe article…
    Et ne t’en fait pas, tes articles « tristes » sont aussi beaux à lire que les « joyeux ». D’ailleurs, tes tournures de phrases m’ont pour certaines arraché un sourire 🙂

    Belle année à toi Fiona et courage pour cette épreuve qui est parfois un peu plus difficile à vivre qu’on le pense.

    Bises,

    Manon

    • admin - Il y a 2 années

      @(madein)Faro : Belle et bonne et brillante année à toi aussi dearest Manon, et mille mercis pour ton commentaire baume au coeur, 100% efficace. Baisers

  4. Pinkplasticupcake - Il y a 2 années

    Oh 🙁 je suis désolée pour toi et ta famille. Je déteste ces fins d’années… On fête le nouvel an en espérant que ça aille mieux après, et l’année d’après a d’autres surprises sympa à nous apporter…
    En tout cas ton texte est magnifique, tu devrais écrire plus, même si le sujet est pathétique (dans le sens premier du terme), c’est certainement le plus bel hommage que tu puisses faire, je suis sûre qu’elle ne doutait pas de ton amour, et de toute façon il parait qu’il y a le wifi là haut!
    Le mec qui a profité de moi m’a dit un jour que c’était ça la vie, une cuiller de merde à manger tous les jours, parce que la vie, c’est un gros tas de merde. Mais une cuiller par jour, ça passe.
    Côté Mamie, j’ai eu une grand-mère géniale, que j’ai très peu connu, très discrète, vieille France, toujours à la cuisine, elle avait eu 9 enfants… Je ne sais pas trop ce qu’elle éprouvait pour nous en fait, mais j’aurais aimé mieux la connaitre. Elle gardait toujours du Galak et de la grenadine pour quand on venait. Elle est morte aussi discrètement qu’elle avait vécu, sans se plaindre. Je pense que c’était une femme très forte et que j’en aurais appris beaucoup.
    Mon autre Mamie est encore là. Elle est tellement costaud que je suis sûre qu’elle ne mourra jamais! Elle a toujours été plutôt piquante, limite méchante, « tu as grossi » etc. J’avais une seule photo d’elle, devant les pots de confiture que fait mon Papé. Elle ne lui ressemble tellement pas cette photo… Souriante avec ses pots de confiture. Une Mamie comme dans les livres en fait.
    Alors qu’on n’avait pas droit aux bonbons et que tous les soirs c’était soupe. Berk.
    Elle a changé d’un coup je sais pas trop pourquoi. Elle m’a dit qu’elle m’aimait très récemment. Et c’est vrai, c’est important, on s’en rend souvent compte quand c’est trop tard.

    Bon j’arrête ma tartine. Les photos de Mamika sont superbes! J’ai une carte postale que j’adore. Je sais pas comment leur rendre hommage à ces Femmes. J’aimais tellement mon arrière grand-mère. J’ai pas supporté quand elle est devenue folle. Elle me racontait des choses affreuses, faisait des trucs bizarres, ça, gamine, je m’en rendais pas compte, je savais juste qu’elle voulait que je reste auprès d’elle.
    Et puis un jour elle m’a appelé Madame. J’avais 14 ans. Un gros coup dans le cœur. J’espère que le bon Dieu dont elle me rabattait les oreilles a pu lui rendre sa mémoire…

    Encore gros bisous Fiona, et bisous aux mamies <3
    J'ai eu la chance de connaitre tous mes arrières grands-parents;

    • admin - Il y a 2 années

      @Pinkplasticupcake : ta « tartine » comme tu dis est très émouvante – et puis je suis gourmande : plus j’en ai à lire, plus j’en demande 😉 C’est fou comme c’est attendrissant, une vieille dame pleine d’histoires, vécues ou simplement rêvées, hein ? Dis donc, tu en as de la chance d’avoir eu autant de petits vieux rien qu’à toi !

  5. Elodie - Il y a 2 années

    Tellement vrai … Et touchant . Je vais la regarder autrement désormais cette grande tante qui me dit chaque année que j’ai grossi avant de me dire bonjour ou joyeux Noël 🙂

    • admin - Il y a 2 années

      Merci chère @Elodie, mais te laisse pas faire, quand même ! La prochaine fois, dis-lui : « C’est tes yeux, faut passer au contrôle technique Tantine » Non mais oh !

  6. mamou - Il y a 2 années

    What a beautiful text about Mum, so true and so delicate.

    I know you loved those brief and rare moments when you could have her all to yourself and when she could be a gran ma. She had a lot to share with those who were curious about life and travels. But as every human being she had a darker side to her personality.

    Now is a time to think, cry, regret what could have been but also to remember the good and fun moments we had.
    She’s on her little cloud, in peace and serene, observing us quietly … and commenting.

    God bless Mum. XXX

  7. Réré - Il y a 2 années

    Tu veux que je te dise ? Je suis flattée de recevoir ces confidences et si ça t’a fait du bien tant mieux !
    Je n’ai eu qu’une grand mère qui est décédée lorsque j’avais 11 ans grosse frustration ! Je n’ai pas eu le temps de lui dire que je l’aimais ,je me souviens l’avoir écrit au crayon sur le mur de sa chambre en tout petit ,certainement personne ne l’a jamais vu .
    Allez soyons gais en 2016 !!!!!!

  8. Anthony - Il y a 2 années

    Ma Couz’

    Merci pour ce touchant post, je pense effectivement que Mum-Madei aurait adoré que tu le lui dises de son vivant.
    Mais tu sais, à un certain âge il est licite d’avoir des troubles de mémoire, surtout lorsqu’on mène une vie solitaire comme a été la sienne depuis son opération qui l’a beaucoup handicapée. Il lui est aussi arrivé d’oublier mon anniversaire, sans que je ne lui en veuille pour autant…. Elle n’a pas eu la chance non plus de voir souvent tous ses petits-enfants, mais mon cœur est rempli de bons souvenirs lorsqu’elle me recevait avec Julien à Mougins ou Beaudéan, avec ses yeux pleins de joie et d’amour, et les bons crumbles ou apple pies qui nous attendaient à chaque fois…
    Tu as été auprès d’elle cette dernière fois, et ça elle l’a ressenti j’en suis persuadé.

    Allez, zou je file chercher le Ruinard et je te souhaite un bon réveillon !

    Biz <3

  9. Lili - Il y a 2 années

    Je trouve que c’est un très bel hommage. Ma grand-mère a 92 ans et est de plus en plus fatiguée (en plus j’appréhende les mois de janvier/février parce-qu’à chaque fois que mes grands-parents sont morts c’était à cette période). Elle est particulière, a parfois un sale caractère mais je l’aime énormément. Chaque année, elle pense à mon anniversaire et à Noël et ce malgré son Alzheimer.
    Bref très bel article!

    • admin - Il y a 2 années

      Merci @Lili, et bienvenue dans la Schmidtosphère (on dirait une secte, j’adore !) Un gros baiser, à partager avec ta mamie <3

  10. MissERichard - Il y a 2 années

    C’est important, essentiel, primordial les mamies.
    C’est un joli texte.

    Elise.
    http://www.somethingtodowithstars.com

    • admin - Il y a 2 années

      Merci dearest Elise, cheers à la tienne et à toi <3

  11. Catherine Théry - Il y a 2 années

    J’adoooooorrrrreeeee !

    • admin - Il y a 2 années

      @Catherine : et moi j’adore vos Barbizarres chère Catherine, alors on est quittes 😉

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