Des hauts et débats

Et si le vrai luxe, c’était le silence ?

Espace de plus en plus menacé par le brouhaha de l’actualité, l’écho de la vie des autres et le devoir d’interactions, le silence est devenu le quinoa spirituel de la bande de bobos surconnectés que nous sommes : un Graal qui fait fantasmer le cinéma (poke Martin Scorsese et son nouveau film « Silence », sorti mercredi), mais aussi la mode, le tourisme, la restauration, et même les professionnels du dating. Et vous, quand allez-vous la fermer ?

 

spring_2017_lookbook-18(c) Wildfox

 

La dernière fois que vous avez eu envie de fermer les yeux et d’enfoncer vos doigts dans les oreilles en criant: «Mais ta gueeeeeeeeeeeeeeeeeeeeule!», c’était quand ?

 

Moi, c’était il y a cinq minutes, en allumant la radio. J’admets volontiers que c’est paradoxal: allumer la radio pour chercher le silence, c’est un peu comme d’aller à la pizzeria pour maigrir. Mais comme c’est mon métier et mon devoir de citoyenne de me tenir informée –et que je ne suis pas à un paradoxe près-, j’ai donc allumé la radio ce matin pour faire éclore mes, pardon: mon neurone engourdi par le manque de sommeil et l’abus de café (entre autres). Le pauvre n’a même pas eu le temps de s’ébrouer qu’il s’est fait agresser auditivement par l’affaire Fillon et l’argent de poche de sa collaboratrice, qui semble décidément avoir un tonneau des Danaïdes en guise de portefeuille. Mes tympans se alors recroquevillés comme des ados dans leur chambre: j’ai éteint la radio, j’ai chaussé mes boules Quies et je suis venue ici prêcher –à voix basse– le silence.

 

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D’autres apôtres du mutisme m’ont précédée, parmi lesquels le bioacousticien américain Gordon Hempton qui, depuis trente-cinq ans, chasse le silence à travers le monde. Selon lui, il n’existe plus qu’une cinquantaine de zones préservées des nuisances sonores humaines sur la planète –et aucune en France. A l’instar du cacao ou du guépard, le silence serait donc en voie d’extinction… ce qui le rend d’autant plus précieux aux yeux, enfin, aux ouïes des citadins sursollicités.

Aussi pour préserver le silence, le sens le plus essentiel à la vie animale selon lui, Gordon Hempton lui a dédié un sanctuaire, baptisé One Square Inch Of Silence, un coin de forêt au coeur de l’Olympic National Park, à l’ouest des Etats-Unis.

D’autres le filment, comme Martin Scorsese, qui a mis trente ans à réaliser son Silence, dont le titre fait écho à l’absence de feedback de Dieu face aux persécutions dont sont victimes ses héros, missionnaires jésuites dans le Japon du XVIIème siècle. L’Américain Patrick Shen, lui, a fait voeu de silence pendant un an, entre juillet 2013 et juillet 2014, et a filmé sa detox auditive dans « A la poursuite du silence », un documentaire au prosélytisme un poil horripilant, dont la bande originale a par ailleurs été distinguée fin janvier au festival américain Cinema Eye Honors (wait, what ?!?)

 

En France, le silence est une valeur refuge –sans doute parce qu’il est d’or. A Paris, le Cent-Quatre vient d’accueillir l’exposition «Saisir le silence» de l’artiste belge Hans Op de Beeck, qui invitait le spectateur à déployer son imagination sans recourir aux décibels. Depuis septembre 2016 et jusqu’en décembre 2017, Silence(s) invite les néo-taiseux à expérimenter et interroger le vide à travers une série d’une trentaine de manifestations culturelles à Paris, Marseille et Lyon.

 

 «le silence est un ovni. Cela devient une chose impensable, une chose qui n’existe plus, une espèce en voie de disparition»
Dominique Dupuy, danseur et chorégraphe

 

Pour Didier Deschamps, (non, pas celui-làl’autre…), directeur du Théâtre National de Chaillot où s’est monté le projet, le silence souffle contre l’air du temps, car s’il n’exclut pas la présence de contenu et de sens, le vacarme est considéré aujourd’hui comme la marque du succès, la valeur d’une action, voire la preuve de notre existence.

 

Capture d’écran 2017-01-20 à 14.57.43(c) Maison&Objet janvier 2017

 

N’empêche que pour un OVNI, le silence fait beaucoup de bruit ces temps-ci. Les héroïnes de ces deux dernières semaines ? Jackie Kennedy au cinéma, Penelope Fillon à Sablé-sur-Sarthe, deux championnes du mutisme qui se sont réfugiées derrière leurs lèvres closes et dont les regards éloquents suffisent à sous-titrer leurs pensées. Le thème du dernier salon international Maison&Objets consacré aux tendances du design et de la décoration, qui s’est tenu fin janvier à Paris ? Le silence, réplique au maximalisme baroque de ces dernières années et réponse à un besoin de calme et d’apaisement, selon Elisabeth Leriche, qui a mis en scène l’espace Inspirations. La dernière tendance en matière de dating ? Motus – l’échange de regards sans paroles, pas le jeu mythique présenté par Thierry Beccaro. Depuis que l’appli anglaise Shhh Dating bannit les échanges «classiques» pour favoriser la «vraie rencontre amoureuse», le blanc est le nouveau Match, le non-dit, la nouvelle assurance vie du couple : remboursez les hectares de guides de développement personnel dédiés à la communication  conjugale… Même la mode la met en veilleuse, depuis que le créateur Haider Ackermann a fait défiler ses Silent Soldiers (« soldats du silence » en VF) la poitrine barrée de ce nouveau fashion statement.

 

 

_UMB1130

_UMB1330Haider Ackermann printemps-été 2016
001_112f368d-47d1-460f-b31e-d732b6df09f5t-shirt Haider Ackermann, 281€ @LuisaViaRoma
1171011407441826703_8e2e07ab02ddDéco murale en métal, 49$ sur Fancy.com
1174435932783252201_67f655a63682Casquette « Le silence est d’or », 35$ @Fancy.com
1083667188419662345_c21a8e28cc04T-shirt Danyeyi

 

« Fashion statement » : yep. Car s’il était jusque là le symbole de la modestie, l’allégorie de la simplicité et l’apanage des religieux (et de Penelope Fillon, donc), le silence est en passe de devenir un gimmick de hipster radicalisé, qui a besoin de croire plus loin que sa Saine Trinité yoga-graines germées-green juices. Ainsi 2017 est l’année du tourisme spirituel, dit-on chez Liligo. De fait, les retraites silencieuses dans des monastères et autres lieux dédiés à la prière et à la méditation sont en plein boom –pardon, en plein fffssshhhh…: le premier spa 100% silencieux, dont l’architecture s’inspire d’une église, vient d’ouvrir en Autriche, tandis qu’en Italie, l’hôtel de luxe Eremito (ermite, en VF) confisque les portables de ses clients et les fait dîner dans un silence complet, suivant ainsi les règles des Silent Dinners, qui se passent de traduction –et surtout de conversation.

 

Alors pourquoi tant de bruit autour du silence (ahah) ? C’est un peu le niveau CP de la psycho-sociologie: plus l’époque est chaotique, plus on a besoin de sérénité. Plus on abuse de tout, plus on aspire à rien –non pas au sens nihiliste mais au contraire enthousiaste du terme. Couper le son comme Philippe Katerine, c’est le stade ultime du retour aux sources. Faire voeu de silence, c’est l’épure totale, c’est encore mieux que de se mettre en mode avion : c’est arracher la prise. C’est préférer vidanger radicalement son esprit plutôt que de le nettoyer – car contrairement à ce qu’essaie de nous faire croire Marie Kondo, l’idole des blogueuses bougies et des adeptes du hygge, le rangement, c’est pas magique, c’est juste chiant. Mieux vaut tout jeter, et tant pis pour le tri sélectif. Finalement, comme le dit Didier Deschamps dans Les Inrocks, la seule façon de nous relier à nous-mêmes, de réfléchir et de favoriser ensuite le vrai échange avec l’autre, l’extérieur, c’est de faire silence.

Au fait… même pas besoin de payer des fortunes dans des hôtels qui laissent sans voix : pour se taire, il suffit de fermer la bouche, et d’ouvrir les yeux, les oreilles et l’esprit. C’est le principe des vases communicants, et c’est gratuit.

 

FullSizeRenderNatassja Kinski dans « Paris, Texas » de Wim Wenders

 

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5 A votre avis ?

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  1. MissERichard - Il y a 8 mois

    @Fiona cf. ta réponse : bien vu, j’aime bien ta métaphore.

  2. Béné - Il y a 8 mois

    Je ne supporte plus la radio depuis longtemps (ces gens qui parlent entre eux et tentent d’être spirituels avec de petits rires entendus, ces pubs encore plus connes que celles de la télé, haaaaaaaaaaa) et la musique elle-même devient problématique : on nous en colle tellement partout, tout le temps, que je finis par la subir plus que je ne l’écoute. Mettre de la musique en bruit de fond, pour moi ce n’est pas la respecter. Alors maintenant je mets de la musique dans les seules conditions où je suis capable de l’écouter vraiment : seule en voiture ou chez moi en cuisinant.
    (C’était la minute chiante de la meuf pas drôle.)

    • Fiona - Il y a 8 mois

      @Béné : kein chianterie et ganz drôlitude au contraire ! Moi non plus je ne supporte plus les émissions de « débats » où les intervenants ne s’écoutent pas et se contentent d’enfoncer leur point de vue dans les tympans les uns des autres. Ma solution : écouter Britney avant de sortir, et Jean-Claude Ameisen pour faire une sieste. Connais-tu son émission « Sur les épaules de Darwin » sur France Inter, à podcaster ici : https://itunes.apple.com/fr/podcast/sur-les-epaules-de-darwin/id391793398?mt=2 ? La plupart du temps je ne comprends pas la moitié de ce qu’il dit mais sa voix me fait le même effet qu’un massage à quatre mains sur une plage des Maldives. Essaie, tu m’en diras des nouvelles.

  3. MissERichard - Il y a 9 mois

    OOOOOOH, t’as repris mon « chut » 😉 ! Je l’avais posté en juillet, alors que les polémiques (ou les polémistes ?) s’agitaient au sujet de Nice il me semble et qu’on n’en finissait plus de débattre sur je-ne-sais-plus-quoi. Je ne me souviens même plus vraiment du fond, mais je me souviens de cet état de lassitude… Un peu le même qu’aujourd’hui : la boucle qui tourne sur des infos de merde (‘scuse my french) pas parce qu’elles ne sont pas importantes ou pas révélatrices, mais parce qu’elles montrent toujours un peu plus le décalage entre la vie réelle et certains p’tits cons (again) souvent grands décideurs.
    Le bruit, tout ce bruit, la fatigue : on agit un peu là, au lieu de parler ?

    C’est la suite logique de ton burn out digital finalement, cette aspiration au silence.

    Je la comprends.
    Allez, j’me chhhhhhhhhhhuch’

    • Fiona - Il y a 8 mois

      @MissERichard : Je crois aussi que la nature humaine a de plus en plus horreur du vide, et remplit le moindre espace de silence de commentaires, analyses et autres éclairages qui finissent à mon sens par créer une sorte de moisissure sur l’info initiale dont je finis par être saturée. C’est un peu l’effet McDo après une gueule de bois, tu sais ? Cette sensation de trop plein, ce fantasme de la Cristalline…

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