Des hauts et débats

#JeSuisCagole

A l’instar des héroïnes de l’excellent documentaire de Sébastien Haddouk, Cagole Forever, diffusé hier soir sur Canal+, les cagoles font craquer les coutures de la pensée unique et piétinent les codes avec leurs talons plexi de 16. Et si je n’ai pas le teint Cheetos ni de tatouage tribal au creux des reins, il n’empêche que moi aussi, #jesuiscagole.

 

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Il faudrait d’abord s’entendre sur la définition du mot « cagole ». « Jeune femme extravertie, un peu écervelée et vulgaire », selon le Larousse, « beauf au féminin » d’après le blog The Daily French, « Naïade de caniveau » dixit Henri Frédéric Blanc dans son livre « De la sardinitude », « Fille facile », « Bonne à rien » si l’on en croit les témoins interrogés au début du documentaire… Avant d’examiner l’étiquette qui dépasse du jean taille basse de la cagole, Sébastien Haddouk, qui a passé une bonne partie de son enfance du côté de Montpellier, avait en tête « l’image familière d’une typologie de femmes qu’on rencontre généralement dans le sud de la France, souvent trop blonde ou trop brune ou trop rouge, multicolorée, embijoutée jusqu’au bout des ongles, voulant briller du nombril à la paupière, portant des jupes trop courtes, des décolletés trop plongeants pour dévoiler une peau trop bronzée, trop grande gueule, trop tatouée, trop perchée, trop tout.

 

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Jusqu’à mes treize ans, c’était ma définition exacte de la beauté et de la féminité.

 

Je passais alors tous mes étés chez mes grands-parents sur les hauteurs huppées de Cannes, la sous préfecture de la Cagolie dont la capitale est Marseille. J’étais plate comme la campagne de Benoît Hamon, je bronzais écrevisse même sous une croûte d’écran totale, je portais des Birkenstock couleur crotte de nez 365 jours par an (et des Kickers les années bissextiles), je me faisais les ongles au Stabilo et tandis que mes copines craquaient pour Johnny Depp, je fantasmais sur Julien Sorel. Bref, j’étais l’antithèse des cagoles que ma grand-mère et moi croisions dans les allées du Champion ou sur la plage, les rares fois où elle m’y emmenait. Comme tout le monde, ma grand-mère n’avait que mépris pour ces femmes qui parlaient comme elles se maquillaient (fort), mâchaient leur chewing gum la bouche ouverte et tiraient sur leur Royale Menthol en laissant sur le filtre la jarretelle écarlate et poisseuse de leur gloss Prisunic*. Moi, je les trouvais merveilleuses, avec leurs cils chargés de mascara qui alourdissaient leurs paupières déjà bien lestées par les Happy Hours.

 

Et puis j’ai eu quatorze ans et ma période gothique, et j’ai arrêté de passer mes vacances au pays des cagoles, que je ne croisais plus qu’à la télé, dans les émissions de télé réalité et sur les banquettes des boîtes parisiennes dans lesquelles je m’efforçais d’oublier mon agoraphobie. J’ai fini par tomber d’accord avec tout le monde : les cagoles, c’était les autres. J’étais au-dessus de « ça ».

 

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C’est justement cette condescendance qu’évite Sébastien Haddouk dans ce documentaire empreint de tendresse et d’empathie, voire d’une certaine admiration pour ces muses involontaires de créateurs partagés entre fascination et mépris. Rares en effet sont ceux qui, comme Jean Paul Gaultier ou Amélie Pichard, revendiquent un appétit naïf pour le mauvais goût, sans chercher pour autant à déplacer le curseur de la vulgarité originelle (et pathétique) vers une cagolitude hype (et hors de prix).

 

Or depuis sa naissance à la fin du XIXème siècle, la cagole se dresse contre les a priori en débordant des cases comme de ses minijupes. Contrairement à la bimbo, sa cousine germaine plus ou moins embourgeoisée qui se conforme aux archétypes féminins dictés par des hommes, la cagole revendique sa non conformité et assume son ambiguïté sexuée. Sébastien Haddouk le confirme lorsqu’il évoque la part masculine qui sommeille – très légèrement – en elle : « La cagole affiche tous les signes extérieurs de l’ultra féminité, et en même temps, elle se comporte comme un homme, au sens traditionnel et hétéro-normé du terme. En fait, c’est bien plus un caractère qu’un ensemble de détails vestimentaires. Souvent issue d’un milieu populaire dans lequel elle a dû s’affirmer, elle affiche sa sexualité, parle fort, jure, boit, fume et dit ce qu’elle pense sans craindre de choquer. Or n’est-ce pas sexiste de trouver vulgaire chez une femme ce que l’on accepte comme des signes de virilité chez un homme ? »

 

De la femme objet à la femme sujet

 

Comme Elsa dont le témoignage est rapporté dans Vice, la cagole est libre dans sa tête (derrière sa fenêtre). Elle et ses cousines cholas au Mexique, pitipoanca en Roumanie, tussi en Allemagne ou choni en Espagne imposent leurs propres règles de la féminité, quitte à en filer un coup sur les doigts des pythies du bon goût. Et ça, forcément, ça me plaît.

 

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Alors certes, je n’ai ni pince à cheveux ni strass sur la dent, je n’ai pas l’accent du sud ni « cinq doigts six bagues » comme l’une des Wonder Pépées de Cagole Forever. Je ne suis pas bronzée 54 semaines par an, je maîtrise mal le contouring, mes ongles ne me servent pas de pelle à tarte et il m’arrive de sortir les poubelles sans m’être tunée les paupières au préalable. Mais. J’ai une photo de mon chat en fond d’écran, je suis obsédée par mes cheveux, je porte des chouchous, j’ai neuf tatouages (aucun à la cheville (-1) mais deux de fée (+10)), je ris très fort, je dis énormément de gros mots, j’adore le léopard, le rose et tout ce qui brille (pas que sur France Inter), et pas plus dans ma vie privée que dans la sphère professionnelle, je ne suis réputée pour mon sens de la mesure… Je suis donc, à coup sûr, la cagole de quelqu’un d’autre. Et ça me va très bien.

 

* C’était les années 90, Monop’ s’appelait encore Prisu, déso d’être vintage.

 

 

Vous l’avez manqué ? Cagole Forever est rediffusé sur Canal+ dimanche 19 février à 2h15 et samedi 18 mars à 17h30, et sur Canal Décalé dimanche 19 février à 16h, samedi 25 février à 14h55 et jeudi 30 mars à 11h20.
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5 A votre avis ?

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  1. Réré - Il y a 2 mois

    Mon correcteur est un petit plaisantin qui transforme cagole en cagoule .

  2. Réré - Il y a 2 mois

    J’ai vu l’émission ,je suis marseillaise donc des cagoules j’en croise et je constate que le phénomène s’est étendu à la planète entière ,certains couturiers y sont pour beaucoup ,( coucou Balmain et compagnie )

    • Fiona - Il y a 2 semaines

      @Réré : ahaha, j’adore le lapsus antinomique « cagole » – « cagoule » ! Mais ne me lance pas sur Balmain, je vais devenir grossière…

  3. Cinzia - Il y a 2 mois

    Très chouette ce que tu écris! Merci!

    • Fiona - Il y a 2 semaines

      @Cinzia : merci à toi pour le compliment, et d’avoir pris le temps de laisser ce commentaire !

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