Autrement dit : peut-on rester ami(e) avec quelqu’un dont les idées sentent l’aisselle en fin de match ? Autrement dit : doit-on unfriender les gens qui tout d’un coup, affichent leur sympathie à l’égard de Marine Le Pen ou de Roman Polanski, ou au contraire, regarder cette réalité de proximité en face ?
 

defcc90a92fb2267829801c40b1049baOrange mécanique, Stanley Kubrick (1971)

 
(Alerte spoiler : ce post n’a rien à voir avec la Fashion Week, et je suis d’accord avec toi : il serait temps que je me remette aux posts de connasse. C’est prévu, t’inquiète.)
 
Tout est la faute à Polanski. Comme tout le monde – croyais-je -, je m’étais émue de la décision d’Alain Terzian de nommer le cinéaste franco-polonais président de la 42ème cérémonie des Césars, qui se tiendra à Paris le 24 février. Comme tout le monde – croyais-je -, j’y voyais un bras d’honneur symbolique et d’autant plus grossier aux polémiques qui suivent Roman Polanski comme une mauvaise odeur depuis 2009 et son arrestation en Suisse pour le viol sous sédatifs d’une enfant de 13 ans remontant à 1977, et pour laquelle il n’a jamais été jugé – et ne le sera probablement jamais, puisqu’il est peu probable qu’à 83 ans, il se rende de lui-même devant la justice américaine qu’il a fuie en 1978. D’autant plus que sa victime, Samantha Gailey (aujourd’hui Geimer), a accepté les 225 000 euros que le cinéaste lui a versés à titre de dommages et intérêts. Sans compter qu’il lui a envoyé une lettre d’excuses en 2003, 26 ans après les faits. Et qu’enfin, dans “The Girl”, son autobiographie publiée en 2013, Samantha Geimer déclare avoir pardonné à son agresseur, non pas pour lui mais pour elle – pour continuer à vivre.
 
Circulez donc, y a plus rien à polémiquer, de l’eau est passée sous les ponts, elle a pardonné, et puis “c’était les années 70”, comme disait feu-David Hamilton, l’époque où les fillettes de 13 ans étaient beaucoup plus dessalées qu’elles ne le sont de nos jours ou en tout cas, beaucoup plus tringlables aux yeux de l’opinion publique. C’est le problème avec l’opinion publique 2.0 : elle est coincée, et elle se répand comme une traînée de poudre sur les réseaux sociaux. L’opinion publique, franchement, c’était mieux avant.
 
Comme tout le monde – croyais-je -, je me suis donc publiquement félicitée hier sur Facebook que l’impétrant ait finalement renoncé à présider la cérémonie. Parce que c’est réjouissant, quelque part, que le talent – indiscutable – d’un homme n’absolve pas ses actes… Que l’on ne confonde pas les mérites artistiques d’un homme et sa conception très personnelle de la moralité, voire de la justice… Qu’on ne fasse pas d’un homme doué, certes, mais encore poursuivi pour viol sur mineure de l’autre côté de l’Atlantique une icône. Prenez Céline (celui du Voyage au bout de la nuit, pas celle du Titanic) ou Woody Allen : super écrivain, idées qui puent. Super cinéaste, qui a épousé sa belle-fille et a été accusé de viol par sa fille. La juste mesure. Le bébé, et l’eau du bain.
 
Capture d’écran 2017-01-25 à 20.23.12
 
C’est là que j’ai décillé brutalement. J’ai découvert que tout le monde ne pensait pas comme moi. Que certaines femmes, et pas les plus bêtes, ni les moins féministes, s’offusquaient de la réaction outrancière, “démesurée” des féministes. Qu’un certain nombre, pour ne pas dire un nombre certain, parmi lesquelles des amies – pas des proches, hein, même pas des que je connais dans la vraie vie, mais quand même : des filles qui m’avaient requis une amitié que je leur avais accordée volontiers – ne comprenait pas l’objet de mon indignation, et exprimait leur lassitude de voir cette affaire rabâchée encore et encore, si longtemps après, alors qu’elle concerne un homme de si grand talent.
 
L’objet de ce post n’est pas de justifier mon indignation, ni de convaincre celles qui soutiennent dont je ne partage pas – loin sans faut ! – le point de vue. Je ne reviendrai même pas sur les commentaires ahurissants de Fabrice Leclerc qui déclarait hier sur France Info que cette affaire avait bousillé la vie de Polanski (sic), et que sa renonciation témoignait d’une “volonté d’apaiser les choses” (re-sic). Ni sur le soutien apporté à Polanski par Aurélie Fillipetti, ex-ministre de la culture, ou par Isabelle Giordano qui  avait hier une pensée pour Roman Polanski sur le plateau du Grand Journal, parce que “l’indignation, c’est bien, mais quand c’est con, c’est débile, voilà” (à l’heure où j’écris, ma bouche ne s’est toujours pas refermée).
 
Si je sors aujourd’hui de ma retraite digitale, c’est pour me poser une question à laquelle je n’ai pas de réponse. Faut-il ne fréquenter que les gens qui partagent vos idées humanistes – naïves, diront certains ? Et si oui, que faire des connaissances, voire des amis, dont les opinions vont si violemment à l’encontre des vôtres ? Car entendez-moi : je supporte la contradiction, mieux, je la sollicite. J’ai des amis qui votent à droite, d’autres qui votent à gauche, certains aiment le bleu, d’autres préfèrent le rose, certains sont hyper Clueless, d’autres franchement Mean Girls, et il m’arrive fréquemment de m’écharper avec des amis au sujet d’un film que j’ai adoré et à côté duquel ils sont passés, ou à propos du programme d’un candidat à l’élection présidentielle qu’ils soutiennent et dont je ne cautionne pas les points de vue. Les goûts et les couleurs ne se discutent pas. Tant qu’elles restent à l’intérieur de ma petite couronne bien pensante, progressiste et gentiment libérale. Liberté d’expression, égalité des points de vue divergents… mais fraternité ? C’est là que le débat blesse.
 

L'ultime souperL’Ultime souper, Stacy Title (1995)

 
Je fais partie de ces gens qui n’ont pas vu le Brexit, Trump ou Fillon venir, emmitouflés qu’ils l’étaient dans leur foi en une démocratie qu’ils ne conçoivent qu’éclairée. Mesurée. Humaniste. Tolérante. Ouverte aux autres et à leurs différences. Je fais partie de cette minorité qui pensait hier qu’elle était majoritaire, et qui se recroqueville aujourd’hui sous la menace de l’arrivée au pouvoir de gens qui portent des idées radicalement opposées aux leurs. Ne me criez pas haro dessus : je ne dis pas que ceux qui défendent le droit à l’oubli de Roman Polanski cautionnent nécessairement les idées de Trump ou de Marine le Pen. J’observe seulement mon désarroi face à une opinion qui échappe, du moins en partie, aux valeurs auxquelles je crois, et qui constituent la citoyenne engagée que je suis.
 
Alors que faire ? Convaincre, ou capituler ? Parler, ou se taire ? Se confronter, ou se séparer, au risque de se voiler la face ? Ne discuter qu’avec des gens dont on partage les idées, n’est-ce pas le Coca Zéro du débat, le vélo électrique en montée de l’échange ? Et en même temps, faut-il vraiment s’imposer un grand chelem de la discussion avec des gens dont l’ouverture d’esprit est moins large que le chas d’une aiguille ?
 
Vous en pensez quoi, vous ?
Peace & love, bordel,
Fiona
 

qWyeGPMbpgwsMGrYQpoOZVILDlVL’Ultime souper, Stacy Title (1995)