J’étais partie pour vous parler de mon sujet favori – moi-même -, mais l’ahurissante cabale mondiale contre Essena O’Neill m’oblige à décoller le nez de mon nombril (pardon pour le bruit de scratch), et à lever les paumes à hauteur des épaules en un geste d’apaisement : “Oh oh OOOOOOOOH, calmons-nous, les gars !”
 
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Je résume pour les deux du fond qui ont feint d’avoir autre chose à foutre cette semaine que de suivre les mésaventures d’une starlette d’Instagram (c’est ça, ouais !) : Essena O’Neill est une jeune Australienne de 18 ans qui partage ses lauriers génétiques avec ses centaines de milliers de followers sur Instagram, Youtube et Tumblr. Le 27 octobre dernier, coup de tonnerre, elle révèle l’envers de quelques-unes des photos de son compte Instagram : les heures passées à trouver la bonne pose qui la fera paraître encore plus mince, l’acné cachée sous l’épaisse couche de maquillage, les 50 heures hebdomadaires à mettre en scène sa vie sur les réseaux sociaux, le sentiment de solitude, le vide, la colère, l’anxiété, la haine de soi.
 
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Dans une vidéo Youtube, elle dénonce la tyrannie de l’apparence soumise au jugement de parfaits inconnus, et annonce la fermeture de tous ses comptes, et la création de son nouveau site, concentré sur “des vrais sujets” (je cite), comme la protection des animaux et le veganisme, je cite encore (NB : l’influenceuse a souvent les mêmes centres d’intérêt que miss France : elle aussi aime la paix dans le monde, les arbres et les enfants. Ce qui vous explique au passage pourquoi je n’ai jamais été miss France : je n’ai rien contre le kalé et les enfants, mais je n’ai surtout rien pour. Bref.)
 
Ca, c’était début novembre. Essena O’Neill n’était pas encore le phénomène de foire qu’elle est devenue, et j’étais au bord de commettre un post pour saluer son initiative, sa clairvoyance et son courage, dont j’aurais sans doute été incapable au même âge – encore aujourd’hui, à 18 ans passés de quelques poussières, je flippe comme un morpion devant un rasoir lorsque je constate que quelqu’un m’a unfollow, et je supprime un selfie dûment filtré s’il n’a pas scoré au moins 60 likes, pour que le monde entier ne soit pas témoin de ma décrépitude.
 
J’aurais sans doute évoqué aussi cette nouvelle nano-tendance à l’outing sur Instagram, qui consiste à supprimer son compte sous prétexte de l’inanité du procédé (comme Sociality Barbie, l’un de mes comptes favoris), ou à afficher ses défauts plutôt que de les camoufler sous des postures/maquillages/filtres toujours plus sophistiqués. C’est le cas du top Robyn Lawley, qui a récemment eu les guts d’afficher ses vergetures post-accouchement, joliment rebaptisées  ses “badass tigers stripes” (rayures de tigre). J’aurais probablement vu dans ces initiatives une certaine moralisation de la mise en scène de soi sur les réseaux, et je me serais couchée avec une foi ravivée en la génération Snapchat, qui n’est pas si amputée du cerveau qu’on veut bien le dire.
 
Puis j’ai dû me mettre en mode avion pour me concentrer sur des problèmes persos, et voilà que je déboule au milieu d’une chasse aux sorcières ahurissante, avec d’un côté, les partisans d’Essena O’Neill, dont un certain nombres d’influenceurs stars rangés derrière le hashtag #SocialMediaIsNotRealLife, et de l’autre, ses détracteurs, qui l’accusent notamment d’être opportuniste et d’avoir prémédité son coup pour assurer la promo de son nouveau site et être encore plus célèbre.
 
Parmi les McCartystes 2.0 les plus virulents, que l’on appelle désormais “trolls” ou “haters”, figurent notamment L’Express, Europe 1, ou le Huffington Post.
 
C’est là que les bras m’en sont tombés (je vous écris avec le menton).
 
Depuis quand la fermeture du compte Instagram d’une gamine de 18 ans qui vit à des milliers de kilomètres constitue-t’elle une information si essentielle qu’elle nécessite d’être décryptée, analysée, dépiautée, mise en perspective au même titre, disons, que la Cop21 ? On dénoncera à juste titre cette comparaison démagogique de deux sujets d’actualité, dont la nature (c’est le cas de le dire), les répercussions économiques et sociales et les enjeux n’ont strictement rien à voir.
 
OK.
 
N’empêche : Essena O’Neill : 439 articles dans Google Actualités à l’heure où j’écris. La Cop21 : 245.
 
Ca pose quand même quelques petites questions, non ? Sur la hiérarchisation de l’information, son traitement, et la nature même des médias aujourd’hui, par exemple. Essena O’Neill, qui avait une audience cumulée de près d’un million de personnes sur Internet, doit-elle être considérée comme un média, elle qui touche cent (mille ?) fois plus de gens qu’un Libération au mieux de sa forme ? Et dans ce cas, a-t’elle cent (mille ?) fois plus de responsabilités ? Et au fait, quel est le rôle d’un média aujourd’hui ? Et que dois-je faire de ma carte de presse ?
 
Merci de me donner vos idées et vos recettes de cupcakes sans gluten dans les commentaires.
Je vous embrasse fort,
F.
 
PS : pardon pour le post bien compact Demain, je ferai un hauling du shopping dément que j’ai rapporté de Londres, notre cerveau aura l’impression d’être au Spa.
 

NB : ce post a été rédigé avant les attentats de Paris, et programmé pour être publié aujourd’hui.