Les gens qui travaillent dans la mode sont déroutants… A ma connaissance, ce sont les seuls êtres humains capables de balancer dans une même phrase un sarcasme à déboucher des lavabos publics, et une observation dont la candeur embarrasserait l’agneau de la crèche.

J’ai moi-même oscillé entre le premier et le trentième degré pendant plus de dix ans, à l’époque où j’allais tous les jours à la rédaction – de Cosmo d’abord, puis de Be. Mon perfectionnisme m’a sans doute fait atteindre le cinquantième degré, la jauge de l’humour, balisé par ce regard hypodermique que l’assemblée vous décoche quand vous persiflez en dehors des clous. Et Dieu, ou l’un de ses DRH sans chemise, savent quel degré Fahrenheit de la gaudriole j’aurais atteint si je n’avais pas goûté aux joies du chômage freelançorat ! (Il y a un rapport avec mon fashion crush pour Juan Carlos Obando, promis. Excuse my besoin de préliminaires, on n’est pas des bêtes, merde !)
 
Dans la vraie vie, on est ce que l’on mange. Dans le microcosme de la mode, on est le nombre d’invitations que l’on reçoit pendant la fashion week, et la place que l’attachée de presse nous attribue au défilé. En gros, “front row” (ou FROW) pour l’aristocratie et les Kardashian (qui essaient très fort de devenir un pléonasme), “derrière” pour le tiers-état, “standing” pour les gueux (assistantes, stagiaires des rédactions prestigieuses, blogueuses à moins de 100 000 VU/semaine, rédactrices de seconde zone mais bien sapées). Quelques particules virtuelles séparent encore celles qui sont à gauche ou à droite du podium, mais passons, pour en venir au bras de fer virtuel rituel des compétitrices, qui se tabassent l’ego à coups de petites phrases apparemment anodines, du genre :
 
– “Je t’ai pas vue chez… ?” Balenciaga, Balmain, Céline, Saint Laurent ou Vuitton, réputés inaccessibles, sont évidemment les plus prisés. Ne pas y être, c’est avoir raté sa vie. Dans ce cas, rétorquer : “Je ne pouvais pas, j’avais pétanque” n’est pas spirituel, c’est juste pathétique.
 
– “Tu vas chez… ?” teste le niveau de fashion curiosité des rédactrices confirmées, assez ouvertes d’esprit pour sortir des sentiers balisés des défilés les plus spectaculaires/attendus/médiatisés/instagrammés/kardashiannisés de marques installées (et souvent, propriétés de LVMH ou de Kering), et aller prendre la température de jeunes créateurs Label Rouge, comme Courrèges, dont la direction artistiques est désormais assurée par le duo prodige CoperniJacquemus, Iris Van Herpen, Anrealage ou Vêtements (dont l’un des créateurs, inconnu même des fashion fluents, vient d’être nommé à la tête de Balenciaga pour remplacer Alexander Wang).
 
– “Chuis crrrrrrrrevée !” : le degré de fatigue de l’interlocuteur est proportionnel à sa position dans la hiérarchie de la mode. C’est le signe que l’on a été de tous les défilés, de tous les backstages (i.e la queue du fashion Mickey), de tous les dîners placés et de tous les after shows (on ne dit pas une “fête”, ça fait Vesoul). Plus on est fatiguée, plus on est importante. Aussi répondre : “Super, merci !” à quelqu’un qui nous mitraille nerveusement d’un : “salumwhmwhcava ?” purement rhétorique vous métamorphose illico en Nadine Morano de la mode.
 
– “Mmmhmmmh, connais pas…” : souvent marmonné les yeux fixés sur la nuque de la personne derrière vous (genre : “Est-elle plus importante que l’être avec lequel je simule une conversation ?” NB : si elle porte un turban, oui), cette réplique indique que vous vous avez assisté à la présentation, ou au défilé, d’un nobod’. Donc, que vous êtes, par contagion ou/et par nature, un nobod’. Shame on you.
 
Eh bien Juan Carlos Obando n’est peut-être encore connu que de sa mère (ça y est, on y vient, ON Y VIENT, eh, réveillez-vous !), n’empêche que ses silhouettes à la fois rigoureuses et sensuelles m’ont mise dans un état de transe qui inciterait la maréchaussée à me faire souffler dans le ballon.
 
 
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juan-carlos-obando-rtw-spring-2016-14Cette robe !

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juan-carlos-obando-rtw-spring-2016-25Cette rrrrrrrrrrrrrrrrrrrobe !!!

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juan-carlos-obando-rtw-spring-2016-16Et ces sandales à pompons, les gars, vous avez vu ???

 

Je me vois dans tout, j’ai envie de tout, j’ai même la vie qui va avec ce dressing. Qui que tu sois, Juan Carlos Obando, tu peux compter sur moi pour ta prochaine collection.

Bon, j’vous laisse, chuis CRRRRRRRREVEE.

F.