Et pourquoi les femmes, deux fois plus concernées que les hommes, continuent-elles de les nier et d’en avoir honte ? 
 
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Tandis que le monde entier découvrait la maladie du soda ou NASH, une nouvelle épidémie follement moderne liée à l’abus de soda et à une alimentation trop riche, Mariah Carey évoquait pour la première fois les troubles bipolaires dont elle souffre en silence depuis plus de quinze ans. Dans une longue interview accordée au tabloïd américain People, la diva dont on a pris l’habitude, moi la première, de railler les caprices, les robes moulantes comme des capotes, les brushings en nylon et les mecs en plastique confie avoir caché sa maladie pendant plus de quinze ans, « par peur d’être découverte et de tout perdre », je cite.
Répétons cette phrase si vous le voulez bien, tournons-la dans notre esprit pour en libérer les arômes comme on le ferait d’un grand vin si l’on était élégante et bien élevée. La chanteuse de tous les records, qui fête cette année ses trente ans de carrière à une époque où les stories des influenceurs/ses durent parfois plus longtemps que leur célébrité, l’inoubliable interprète de Glitter que l’on compare trop rarement aux chefs d’oeuvre de Jean-Luc Godard, parle de ses troubles mentaux comme s’ils constituaient une tare ou même, un crime susceptible de lui retirer tout ce qu’elle a. L’amour de ses fans, l’argent, la gloire, et l’estime de soi.
 
Quoique l’estime de soi, la chanteuse aux 200 millions d’albums vendus et aux punchlines de légende – ah, le mythique : « Je ne la connais pas » balancé devant les caméras au sujet de Jennifer Lopez ^^ ! – semble l’avoir égarée depuis son hospitalisation en 2001 pour ce qui ne s’appellait pas encore un burn-out, au cours de laquelle le diagnostic est tombé : bipolarité de type II, la « moins pire », mais pas complètement le Pass coupe-file pour la sérénité et la béatitude non plus.
 
Mariah Carey aurait probablement pu faire son outing psy dans un magazine plus prestigieux qui aurait sans doute glamourisé la maladie dont elle souffre, quitte à la customiser en mélancolie Sofia Coppolesque dont la littérature et le cinéma se nourrissent depuis des siècles pour expliquer les dames aux messieurs et consoler les femmes des bugs mentaux inhérents à leur sexe – faible, comme chacun.e sait. Mariah Carey a choisi un support populaire pour évoquer sans détour le déni du diagnostic, les nuits d’insomnie passées à bourrer son crâne de pensées positives comme si c’était une taie d’oreiller, la boulimie de travail, les accès d’euphorie, la peur panique de décevoir les gens, l’irritabilité, la fatigue constante, le sentiment de solitude, l’isolement, la honte, et pire que tout, la culpabilité de faillir, « de ne pas faire ce qu’il faut pour (sa) carrière. »
Tiens donc…
 
Connaissez-vous ces symptômes ? Cochez ceux qui vous concernent :
L’esprit qui rugit et fonce à toute vitesse à travers les souvenirs et creuse un peu plus les sillons du doute, de la dépréciation, du sentiment d’imposture.
Le coeur comme un oiseau de verre qui s’affole et menace de se briser contre les côtes qui l’empêchent de tomber.
La langue sèche menaçant de s’effriter sous le poids des mots dont chaque voyelle, chaque consonne pèse une tonne.
Les bouffées d’optimisme qui colorisent la vie en rose fluo.
L’incapacité à penser droit.
L’incapacité à NE PAS penser.
L’irritabilité, la paranoïa, la colère contre celles et ceux qui ignorent cette bombe à retardement amarrée dans le cortex préfrontal.
L’effort surhumain que constitue le fait de sortir de son lit, de se laver, d’enfiler le masque de la normalité, de hisser ses zygomatiques vers le ciel pour danser à contretemps avec un monde lancé à toute allure vers un avenir qui nous ignore.
Le tsunami de larmes qui fracasse soudain les digues de la bienséance, de la pudeur et de tout ce qui est censé constituer un adulte.
La peur panique, constante, tapie derrière le moindre succès, la plus innocente joie. La peur de l’échec, du jugement, du temps qui passe, de devenir réellement, irréversiblement dingue.
 
Capture d’écran 2018-04-13 à 22.06.55

@Anna Salinas

 
Je connais tous ces symptômes intimement, car je les côtoie à intervalles réguliers depuis le début des années 2000. La première fois, j’avais 19 ans, je venais d’arriver à Paris, je faisais les études que j’avais choisies pour exercer ensuite le métier dont je rêvais, j’avais des envies plein le coeur et l’optimisme pour aller avec, un amoureux génial, des amis à l’avenant, un toit au-dessus de la tête et de quoi manger, l’âge de tous les possibles, et tout d’un coup, sans crier gare, sans raison apparente, mon cerveau a dérapé pour s’encastrer dans la barrière de sécurité de l’autoroute de la win. En fait non. C’est plutôt comme si un tigre affamé enfermé sous mon crâne s’était échappé et cherchait désespérément de quoi bouffer.
 
Je suis allée montrer mon tigre à une docteure qui l’a dompté avec une brouette de Xanax et cette recommandation restée gravée dans le marbre de ma cheminée mentale (car l’espace entre mes deux oreilles ressemble à une foire du Trône mise en scène par Tim Burton…) : « Ne vous écoutez pas trop… »
 
« Ne vous écoutez pas trop », ce conseil d’anthologie…
 
Hélas, il ne suffit pas d’avaler une paire de boules Quiès pour ne plus entendre les trolls qui ricanent dans sa tête. S’enfoncer un crayon (propre) dans l’oreille pour empêcher son cerveau de tourner à vide ne sert à rien non plus : j’ai essayé.
D’ailleurs j’ai tout essayé : le Xanax et d’autres médocs aux noms de combinaisons de Scrabble, le sport (ça, j’ai vite arrêté), la méditation, l’acupuncture, les tisanes chères, les massages, les huiles essentielles, les week-ends au vert, les nuits blanches, un cheptel de mécaniciens du cerveau qui ont décrété que je n’étais ni dépressive, ni bipolaire, ni schizophrène, mais “simplement” hypersensible, ce qui expliquerait que je déborde alternativement de joie, d’angoisses, d’optimisme ou de larmes. C’est épuisant. Pour moi comme pour les autres. Mais “c’est très courant chez les femmes », m’a dit un jour un membre du corps médical.
 
En 400 avant JC, Hippocrate jugeait déjà que ces troubles, quels qu’ils soient, étaient liés au déplacement de l’utérus dans le corps et aurait préconisé deux traitements radicaux : les rapports sexuels, et la maternité. Aujourd’hui, la dépression, la bipolarité, l’angoisse, la nervosité, l’hypersensibilité, les crises de larmes, de nerfs ou de tétanie, la spasmophilie, la fibromyalgie, certaines formes d’anorexie ou de boulimie, bref, toutes ces maladies répertoriées depuis l’Antiquité jusqu’en 1952 sous la confortable appellation d’hystérie, du grec « usteras » qui signifie « utérus », continuent de concerner deux fois plus de femmes que d’hommes. Malgré l’émancipation progressive des femmes, malgré une plus grande visibilité dans l’espace public, ce vaste pré carré longtemps occupé exclusivement par des hommes, malgré l’indépendance intellectuelle, économique, sexuelle, sociale qui gagne du terrain, les femmes consomment deux fois plus de psychotropes que les hommes, tous médicaments confondus.
 
Mais enfin, pourquoi ?!?
 
Capture d’écran 2018-04-13 à 22.08.00
 
 
La journaliste Sophie Gourion évoque plusieurs hypothèses, parmi  lesquelles l’éducation : on continue d’apprendre aux petits garçons à ne pas pleurer, à se comporter « en homme » et pas « comme des tapettes », donc à ne pas adopter une attitude sensible donc féminine et jugée dégradante. Pour Holly Hazlett-Stevens, professeur de psychologie à l’Université du Nevada et auteur du Manuel de survie pour les femmes qui s’en font trop, les parents encourageraient davantage les garçons à relever des défis et à développer certaines attitudes telles que la persévérance et l’élaboration de stratégies, qui leur permettraient de mieux affronter les aléas de la vie, tandis qu’ils apprendraient aux filles à être sociables et empathiques.
De plus, depuis les années 50, l’industrie pharmaceutique moderne est encline à sur-pathologiser des réactions classiques du corps humain. Ainsi la dernière version du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM) datant de 2015 compte quatre fois plus de pathologies que sa première édition de 1952, parmi lesquelles le trouble dysphorique prémenstruel (TDPM), par définition féminin.
Les antécédents familiaux, la précarité financière, le chômage ou le fait d’avoir la charge d’élever seule des enfants expliqueraient également que les femmes continuent d’être plus susceptibles de traverser un épisode dépressif majeur au cours de leur vie que les hommes.
Enfin, de récents travaux publiés dans le Journal of Alzheimer’s Disease démontrent que la réaction cérébrale face à certaines maladies diffèreraient selon les sexes, ce qui pourrait expliquer pourquoi les femmes sont plus exposées aux troubles psychiques que les hommes.
 
J’ajouterais à ces facteurs cette quête épuisante et terriblement féminine de la perfection et la culpabilité qu’elle engendre. Dans les années 50, les publicités pour les antidépresseurs de type Prozac destinées aux femmes ménopausées ou célibataires (sic) promettaient aux utilisatrices de devenir « équilibrées », « normales », « de superépouses » et de « supermamans. » Sous-titré : si tu n’es pas super, c’est que t’as râté ta vie.
 
Depuis les années 50, les curseurs de la normalité féminine se sont déplacés, mais la pression est toujours aussi forte – sans doute l’est-elle encore plus : il est désormais permis de ne pas être une superépouse ni une supermaman (encore que…), à condition d’être une superamante, une supercopine, d’avoir une supercarrière, un superbody, un superappart’, un superdressing, de supervacances, un superréseau et un mégagrandnombredefollowers. On a décidé que la faiblesse ne faisait plus partie des caractéristiques féminines, mais on a gardé la culpabilité : c’est un peu débile, quand on y pense. Et contreproductif. Car le moindre coup de mou, qu’il soit pathologique ou pas, continue d’être perçu comme une forme aïgue d’égocentrisme. Ou de faiblesse de l’âme qu’il appartient à sa propriétaire de muscler. Or à ma connaissance, il n’existe pas d’haltères à âme. Et le fait de savoir que d’autres personnes, d’autres femmes ont cent, mille, dix-mille fois plus de raisons objectives d’avoir une ruche à l’intérieur de la tête ne dézingue pas la nôtre : elle la fait vrombir de plus belle.
 
A bien y réfléchir, j’aurais préféré gardé les bigoudis…
 


 
Dans un monde idéal, on finirait par accepter qu’il existe plusieurs genres de cerveaux, comme il existe plusieurs morphotypes, et l’on réviserait ses standards en matière de beauté psychologique, comme l’on commence tooooooooout doucement à le faire pour les corps. La révolution Body Positive en inspirerait une autre qu’on appelerait Mind Positive, et l’on n’aurait alors plus besoin de photoshoper ses humeurs pour paraître radieux.se comme un.e patron.ne de start-up H24 et 7/7j, même le dimanche et les jours fériés.
 
Et pour cela, il faut continuer à faire des Mariah Carey, des Cara Delevingne, des Selena Gomez, des Nicole Kidman, des Charlotte Rampling mais aussi des Jim Carey et des Kid Cudie, qui ont eu le courage d’évoquer publiquement les troubles mentaux dont ils ont souffert et continuent de souffrir pour certain.e.s d’entre eux/elles. Il faut parler de son araignée au plafond, quelle qu’en soit la taille et la race, sans honte ni tabou, comme je le fais ici après avoir longtemps minimisé ces violentes crises d’angoisse en les tournant en dérision.
 
Comme le dit Mariah dans People à propos de sa bipolarité : « Elle ne suffit pas à me définir et je refuse qu’elle contrôle ce que je suis profondément. »
Ave, Mariah.

2018-08-20T11:19:32+00:0013 avril, 2018|

One Comment

  1. PPCC 15 avril 2018 at 14 h 58 min - Reply

    Ma Chère Fiona,
    J’ai lu avec grand intérêt ton article, comme d’habitude, très bien écrit, faut-il encore le dire… Et très intéressant…
    De mon côté je n’ai rien d’intéressant, j’ai été touchée parce que je suis moi-même bipolaire, le type “le moins pire” alors que c’est celui où les dépressions sont des énormes gouffres. Je vous passe le blabla sur les symptômes et mon quotidien, mais c’est à peu près impossible d’avoir une vie normale, même sous médicaments, que je prends peu, soit parce que je suis trop high et persuadée d’être totalement guérie, soit parce que complètement down et que je me dis à quoi bon…
    J’ai parfois envie de me bouger et d’essayer d’en parler, de détruire quelques préjugés, j’ai donc publié un livre sur le sujet, et créé une page Facebook que j’anime régulièrement :
    https://www.facebook.com/Photos-bipolaires-dune-r%C3%A9alit%C3%A9-maniaco-d%C3%A9pressive-1325324124197728/ (si le lien dérange tu peux bien évidemment supprimer mon commentaire). Je ne sais pas trop quoi rajouter, il y a tellement à dire. Mais je suis ouverte si des gens veulent venir en discuter, ça arrive régulièrement, et ça fait du bien. Donc bon courage à ceux qui souffrent et merci pour ton article <3

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