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J’ai toujours utilisé les mots comme remède à la tristesse, la déception, la timidité, la gêne ou la colère. Les mots étaient à la fois mon paratonnerre, ma gousse d’ail, mes armes et mon refuge.
 
Depuis hier, ça fait un bruit de briquet enrayé dans ma tête, “cric cric” : mon cerveau ne produit plus d’étincelle, il est vide de mots, il flotte en apesanteur derrière mon regard recroquevillé sur lui-même. Mon crâne sonnerait creux si j’avais la force ou la colère de le taper contre un mur.
 
Mais il n’y a plus de force dedans, ni de colère, ni d’émotion ou de mots : il n’y a plus rien. Ce doit être cela, la peur. La vraie peur.
 
Monsieur Schmidt et moi faisions la fête hier soir, loin de Paris. Je n’ai perdu aucun proche dans la boucherie d’hier. Je connais des gens qui, j’aurais pu, je suis passée devant le Bataclan à 21 heures, je vais souvent à la Belle Equipe, j’habitais rue Bichat, juste à côté du Petit Cambodge et du Carillon où j’ai sculpté des forêts de gueule de bois mémorables. J’aurais pu. Tout le monde aurait pu. Tout le Paris interlope, bobo, trentenaire, branché, agaçant, libre, fêtard et humaniste aurait pu. C’est pour ça que ça fait si mal à mon inconscient collectif.
 
Ce matin, j’ai fini par tomber dans le sommeil comme on tombe dans un puits. Un sommeil sans rêve, épais et poisseux comme de la mélasse, paralysant.
 
Au réveil, l’esprit gourd et les membres raides, j’ai nettoyé, rangé, plié, jardiné et cuisiné en silence, pour dissiper cette affreuse gueule de bois générale. Je sentais que je si je m’avisais de penser, mon esprit craquerait sous la pression, comme la couture d’une veste étriquée au moindre mouvement.
 
Pas bouger. Peur.
Honte d’avoir peur.
 
Par peur de nous laisser emmurer dans notre peur, Monsieur Schmidt et moi sommes sortis, arrimés l’un à l’autre dans un Paris éteint, privé de cette flamme de révolte et de solidarité qu’avait allumé Charlie. Les hussards de l’après-Charlie, le front au ras du trottoir, étions abasourdis que des mecs de leur âge leur aient tiré dessus.
 
Je ne sais pas comment on vit avec “ça”, comment et où la vie continue.
Je me souhaite, et je nous souhaite à tous, de retrouver la force, la colère et l’espoir.
Et le sourire.
Et les terrasses de café et les salles de concert, les stades de foot et les bords du Canal Saint Martin où j’apérote dès les premiers rayons du soleil.
Je nous souhaite de ne pas nous laisser dominer par la peur de l’autre.
Je vous embrasse très fort, j’espère que vous allez tous le mieux possible.
Prenez soin de vous,
Fiona
 
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