Ca s’appelle “Letter to myself”, et c’est une tendance anglo-saxonne qui consiste à s’écrire à soi-même – ou plutôt, à celle que l’on était enfant, ou à celle que l’on deviendra quand on aura l’âge de nos parents, et que les virgules dans nos fossettes se seront transformées en points d’exclamation. 

 
 
Forcément, cet exercice d’introspection nostalgico-exhibo-egocentrico-masochiste m’enchante… Or comme je crois vous l’avoir dit très subtilement, j’ai franchi le cap de la trente-cinquaine la semaine dernière (#VendéeGlobe). L’occasion d’écrire à la gamine apeurée que j’étais en 2001, l’année de l’attaque du World Trade Center, de Loft Story, des jeans taille ultra basse boot cut et des t-shirts Ed Hardy. Aheum hum…
 
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Chère Moi,
 
D’abord, je tiens à te rassurer : tes sourcils vont repousser, et tu cesseras bientôt d’acheter des souliers trop petits à talons trop hauts, parce que tu te rendras compte que ça te fait vraiment 1/ mal 2/ des pieds de chèvre. D’ailleurs globalement, tout va aller plutôt en s’arrangeant – même tes cheveux.
 
Tout ce que je m’apprête à te dire ne va pas te plaire, mais je me dois d’être franche – tu me connais, j’ai plus souvent la langue dans la bouche de mon voisin que dans ma poche… Tu ne seras pas l’écrivain célèbre que tu rêves de devenir depuis que tu sais dans quel sens tenir un stylo, mais attends avant de jeter ta collection de cahiers gribouillés de notes par la fenêtre ! Tu ne seras pas Françoise Sagan, mais tu vivras de ta plume : tu seras journaliste, mieux, tu seras chroniqueuse, et tu feras sourire tes lecteurs avec une légèreté que tu ne sais pas encore feindre, et dont ils ne seront pas  tout à fait dupes. Cette bienveillance-là compensera admirablement la frustration de n’être pas capable de surmonter tes peurs pour écrire, quitte à ne pas être Toni Morrison.
 
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Car oui, hélas, tu auras toujours plus d’angoisses que de nichons… La bonne nouvelle, c’est que tu les gèreras bien mieux que tu ne le fais aujourd’hui, mieux, elles te ficheront parfois la paix pour t’inspirer des articles, ou simplement te laisser profiter de l’instant présent sans te ronger les ongles jusqu’aux coudes. Tu vas bientôt signer un accord de Yalta avec toi-même : patience. Ouais, bon…
 
Tu ne te poses pas la question, mais je te réponds quand même : non, tu n’auras pas d’enfant. Ca n’a jamais été ton truc, hein, d’être responsable de quelqu’un, surtout de quelqu’un qui se lève à l’heure à laquelle tu te couches… Néanmoins tu auras trois belles-filles assez géniales, dont une petite, que tu considèreras un peu comme ta fille. Ne fais pas cette tête, tu t’en sortiras très bien : tu te lèveras la nuit pour lui éponger le front quand elle viendra te réveiller en chuchotant “Chhuttt, papa dooooort !”, tu nettoieras le vomi sur sa couette, tu vérifieras qu’elle a son goûter dans son cartable, tu râleras parce qu’elle laisse des bouteilles de lait vides dans le frigidaire, bref, tu ressembleras un peu à ta mère mais ça te gênera moins qu’aujourd’hui, parce que tu auras fait la paix avec elle. Tu auras enfin renoncé à l’enfance que tu n’as pas eue, et tu ne regarderas plus  celles de tes copines avec l’air du chien devant la vitrine d’un marchand de saucisses. Tes parents ont fait comme ils ont pu, et tu as toute la vie devant toi pour faire le reste – après tout, tu as la chance d’être complète, tu n’as pas besoin d’être déjà finie. Tu n’es pas un Playmobil.
 
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Et puis tu seras follement amoureuse. Pas du même garçon formidable dont tu te lasses déjà malgré – ou peut-être à cause de – ses qualités, non : d’un homme plus vieux que toi de quinze ans. Yep, tu auras toujours ce faible pour les vieux messieurs cultivés, mais je ne spoile pas la suite. “Spoïle”, pas “spoale” : ça veut dire raconter la fin à qui n’en est encore qu’au début, en langage de 2016. Pas la peine de googler, ta connection RTC plante une fois sur deux… Fais quand même gaffe à certains vieux messieurs, certains te feront perdre plus de temps que la tête… Ceci dit, je dois admettre que tu as toujours bien choisi tes mecs – mieux que tes coiffeurs, en tout cas. Ah ça, si l’amour était un sport, tu aurais le cul de Gigi Hadid ! Oh pardon : de Christina Aguilera. Vas-y, tombe amoureuse comme si tu te jetais dans le vide : le coeur, c’est comme le foie, ça repousse, même quand il n’en reste qu’une miette.
 
Puisque j’en suis aux conseils que tu te garderas bien de suivre… N’essaie pas d’être la blonde du premier rang, qui a toujours les bons potes, les bonnes invites dans les bonnes boîtes, le bon cul dans le bon jean et les bons contacts pour faire les bons jobs. C’est pas ton truc, le premier rang. T’es pas Cher Horowitz, t’es Tai Frasier : tu souffres quand on te remarque, et encore plus quand on t’ignore. Tu trouveras ta place, à cheval entre le devant de la scène et les coulisses. Ca te fera faire le grand écart, mais c’est bon pour la souplesse de l’esprit – à ton âge, on en manque.
Sois un peu plus nuancée dans ta façon d’aimer les gens – sois un peu plus nuancée tout court, d’ailleurs. Leur sauter au cou avec cette voracité impulsive, ou au contraire les ignorer par principe. On-off, noir-blanc, génial-nul : ce que tu es fatigante, parfois…  Pardonne moins, oublie davantage, ça te fera un kilo de moins dans le cerveau. Mais garde cette curiosité que tu as toujours eu pour l’étranger, et pour ce(ux) qui, en général, ne te ressemble(nt) pas : c’est une qualité qui se raréfie de nos jours, un peu comme le pétrole. Ca tu t’en fous : t’auras toujours pas ton permis de conduire.
Enfin, tente des choses, plante-toi plutôt que de te retenir par peur de ne pas être géniale du premier coup. Le génie, tu sais, c’est très surfait : en 2016, il a été remplacé par la visibilité (tu comprendras plus tard). Et puis on est beaucoup plus libre quand on n’a personne à décevoir.
 
Je t’embrasse bien fort, et suis fière de toi : dans l’ensemble, tu t’es pas trop mal démerdée.
Moi
 
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(c) Oliva Bee