Description du projet

Tuto : comment dégoupiller les “arguments” racistes les plus fréquents ?

« Not all white people », « ça ne me concerne pas », « Je vais pas m’excuser d’être blanc.he », « je ne suis pas raciste : j’ai un ami noir »,  « mon ami noir n’a jamais été victime de racisme », « faut arrêter de se victimiser », « aux Etats-Unis c’est pire », « et Sibeth Ndiaye alors ??? », « moi aussi je suis discriminé.e », « je ne vois pas les couleurs : pour moi tout le monde est pareil », « c’est de l’humour ! », « mon ami noir fait pareil, donc c’est pas raciste » : quoi répondre lorsqu’on vous sert ces lieux communs qui continuent de passer pour des arguments rationnels ? 

Photo by James Pond on Unsplash

A celleux qui ne me connaissent pas, je précise que je suis une femme cisgenre blanche : a priori, je suis donc aussi légitime pour parler de racisme qu’Eric Zemmour pour parler de féminisme. Cependant je pars du principe que le fait de ne pas subir une situation ne doit pas empêcher de se mettre à la place de celleux qui la subissent, d’une part, et de réfléchir aux façons dont on peut la faire évoluer à son niveau. Les arguments que je livre ici sont le fruit d’un « think-in-progress » mené grâce aux réflexions de personnes qui savent mieux que moi – je citerai quelques références à la fin de ce post.

Je suis blanche, donc, et j’ai un patronyme exotique mais de la bonne forme d’exotisme : mon prénom est celte et dérivé du latin « fides » qui signifie « foi » et du celte « fionu » qui signifie « blanc » (AOC compte double, échec et mat à Christine Boutin). Mon nom est allemand et évoque une sale période de l’histoire, certes, mais aussi les belles voitures, des sandales moches mais que tout le monde aime et la hype économique et footballistique. La seule fois où quelqu’un a eu un problème avec mes origines supposées, c’était au rayon yaourts d’un supermarché à la campagne pendant le confinement. J’étais en train d’hésiter entre des Danette et des Mamie Nova, dûment masquée, gantée et désinfectée, quand un homme est passé à côté de moi avec son chariot et a craché : « Sale parisienne, rentre chez toi. » Ce jour-là, j’ai vécu la version 5 étoiles de ce que vivent au quotidien les réfugiés dont les parisiens privilégiés s’étonnent qu’ils/elles soient si nombreux.ses « chez eux », alors qu’eux-mêmes ont migré vers des cieux plus cléments dès qu’ils ont senti le confinement venir. La vraie différence entre un parisien et un réfugié, c’est que le parisien se sent chez lui absolement partout, et vit comme une injustice le fait qu’un autochtone crève les pneus de sa voiture quand il la gare dans son jardin. Mais bien entendu, moi c’est pas DU TOUT pareil (la preuve, je n’ai pas de voiture).

En dehors de cet épisode, personne ne m’a jamais fait sentir que je n’avais pas ma place là où j’avais souhaité l’établir, mes caractéristiques physiques ne m’ont jamais valu d’être discriminée d’une quelconque façon, mon nom n’a jamais été un obstacle à l’obtention d’un prêt bancaire, d’une table au restaurant, d’un job ou d’un appartement, personne n’a jamais crispé sa main sur son portefeuille en ma présence, ni répondu « non merci » avant que je lui pose une question, personne ne m’a jamais suivie pendant que je faisais mes courses, bref, je n’ai jamais vécu l’expérience du racisme.

C’est un privilège que j’ai longtemps pris pour une norme, tant il me semblait normal de ne pas être raciste, puisque le fait d’être raciste était pour moi un truc de méchants, et que je faisais évidemment partie des gentils. Longtemps, j’ai donc pensé que le racisme ne me concernait pas, puisque je n’en étais pas victime et que je n’y participais pas – pas consciemment, en tout cas.

Pourtant, comme tout le monde, j’ai infusé dans une société où la norme, c’est l’hétéro blanc CSP+, et où la norme, ça n’est pas qu’une moyenne arithmétique, c’est aussi et surtout le « comme il faut », le « bien », le « modèle ». Cela ne signifie pas que mon âme sent le vieux Rouy, cela signifie que j’ai grandi dans un pays qui banalise le racisme depuis toujours, où l’on vend toujours des têtes de nègre dans les boulangeries, où l’on boit du Banania au petit déjeuner, où l’on se déguise toujours « en chinois », « en africain » ou « en Indien » mais jamais en anglais ou en suisse, par exemple, où un journaliste de BFMTV s’esclaffe en direct : « Ils enterrent leurs Pokémons » le 6 avril 2020 tandis que la Chine rend hommage aux victimes du Covid, et où ce même journaliste s’excuse en invoquant un problème technique -il pensait que son micro était éteint-, comme si le fait de le privatiser rendait de facto le racisme anodin.

Je vis dans un pays où Nicolas Canteloup prend un accent pseudo-asiatique pour imiter Jean-Vincent Placé alors que l’ex-secrétaire d’Etat de François Hollande a grandi en Normandie, et où Gad Elmaleh et Kev Adams font des sketchs dignes de Michel Leeb pour faire rire leurs concitoyen.ne.s. Bref, je vis dans un pays où la plupart des gens considèrent qu’il existe du racisme « grave » et répréhensible et du racisme « pas grave » qui relève de l’humour. Or guess what : le fait qu’une personne racisée rie d’une blague raciste n’invalide pas ni ne relativise son caractère raciste. C’est juste la conséquence du fait que cette personne évolue dans une société qui banalise le racisme au point que le fait pour lui d’en rire atteste de son degré d’intégration.

Alors c’est vrai, tous les comportements racistes ne sont pas équivalents. La mort par asphyxie d’un homme en raison de la couleur de sa peau et une blague douteuse sont aux extrémités opposées du spectre. Il n’empêche que les blanc.he.s ne subissent pas ce spectre – du tout. Donc ce spectre ne devrait pas exister. Et s’il existe, c’est que l’on admet qu’il y a un seuil de racisme acceptable et tolérable. Or au même titre qu’il n’y a pas d’agressions « flatteuses », il n’y a pas de « racisme rigolo. »

J’ai mis du temps à admettre que je vivais au sein d’une société dans laquelle la couleur de ma peau et la combinaison des lettres de mon nom étaient des gages de moralité et des fast pass pour obtenir ce que d’autres personnes n’obtiennent pas, même en faisant les efforts que je n’ai pas besoin de faire. Pour autant, personne n’attend de moi que je « m’excuse d’être blanche » (je cite Marion Maréchal Le Pen) : le problème, ce n’est pas ma couleur de peau, le problème, c’est le racisme. Je n’ai aucune raison de culpabiliser à cause d’une donnée biologique dont je ne suis pas plus responsable que les personnes qui continuent d’être discriminées pour les mêmes raisons. Et je n’ai donc pas besoin d’être ni de me sentir coupable de mes privilèges pour en avoir conscience, d’une part, et pour participer à ce qu’ils deviennent une norme d’autre part, puisque je ne saurais m’en réjouir dans la mesure où je ne les dois pas à des qualités personnelles mais à des préjugés qu’entre temps, j’ai appris à reconnaître et à déconstruire.

C’est en cela que le racisme me concerne : même si je ne suis pas coupable de racisme – ce dont je ne peux pas être absolument certaine -, je suis responsable en tant que citoyenne et être humain décent de ne pas nourrir ce que je désapprouve, a minima, et de m’y opposer ne serait-ce qu’en cessant de rire par politesse aux blagues racistes, ou en soutenant publiquement une amie racisée plutôt que de lui dire « laisse tomber, va… » 

Lorsque dans la même vidéo postée sur Twitter, la Schtroumpfette des fachos s’indigne  que les « manifestants de gauche (…), indigénistes » cherchent « l’humiliation, la soumission » et « demandent non seulement de nous mettre à genoux, mais en plus de cracher sur notre histoire, d’abattre nos statues » (et d’arracher les couilles de nos pères pour en faire des kebabs, aussi, non ?), elle se trompe d’enjeu : l’égalité, ce n’est pas l’inversion des rapports de domination, c’est leur disparition. Les couilles de nos pères ne risquent rien, elles peuvent dormir tranquillement sur leurs deux cuisses.

Tous leurs propriétaires ne sont pas racistes, bien sûr, et heureusement. Mais le sujet, ce ne sont pas les gens qui ne posent pas de problème, ce sont les gens qui en posent. Et ce n’est pas parce que tous les blanc.he.s ne sont pas racistes, ou que votre ami noir, ce fameux ami noir, ou Arabe, ou Chinois, qui est en réalité souvent Cambodgien ou Japonais n’a pas fait l’expérience du racisme à titre personnel que le racisme n’existe pas.

Toutes les personnes racisées ne sont pas discriminées en raison de la couleur de leur peau. Admettons. Mais aucun.e blanc.he ne l’est. Vous la voyez, l’inégalité, ou il faut que je pose un néon qui clignote ?

Et puis d’ailleurs, lui avez-vous seulement demandé, à ce fameux ami noir, s’il avait été victime de racisme, ou partez-vous du principe que le fait d’habiter ailleurs que dans une cité et d’avoir un travail autre que dealer, vigile ou chauffeur Uber, bref, d’avoir une une vie qui ressemble à la vôtre suffit à l’immuniser contre le racisme ordinaire ?

A ce propos, le fait que Sibeth Ndiaye ait un poste enviable (quoique, en ce moment…) ne signifie pas qu’elle n’a jamais été victime de discrimination, ou que toutes les personnes qui ont la même couleur de peau qu’elle ont les mêmes probabilités d’accéder à un poste à responsabilités – ou à un poste tout court, d’ailleurs. Une étude commandée par le gouvernement a établi que l’origine présumée des candidat.e.s constituait un facteur de discrimination à l’embauche : les candidat.e.s présumé.e.s nord-africain.e.s en raison de leur nom ont près de 20% de réponses en moins que les candidat.e.s présumé.e.s français.e.s pour les mêmes raisons.

Ce n’est pas pour autant que les personnes racisées « se victimisent » : énoncer des faits établis et dénoncer les inégalités dont on fait l’objet, ce n’est pas se complaire dans le statut de victime, c’est au contraire chercher activement à ne plus l’être. Par ailleurs le fait d’être victime n’est pas un défaut, ni un synonyme de « faible » ou « inférieur », c’est une donnée dont la personne concernée n’est pas responsable, et qui ne la définit pas.

Je concluerais avec ce drôle d’argument qui consiste à dire « Moi de toute façon, je ne vois pas les couleurs, tout le monde est pareil. » Ca part assurément d’une bonne intention, mais d’abord, l’enfer en est pavé, il faut se méfier, comme il faut se méfier d’une altération de la vision : ne pas voir les couleurs, ça ne s’appelle pas la tolérance, ça s’appelle un glaucome. J’étais le genre de personnes à dire ce genre de trucs, jusqu’à ce que j’écoute une interview de Maboula Soumahoro, l’autrice de Le Triangle et l’héxagone, qui explique en gros que le fait de ne pas voir les couleurs est un privilège de blanc.he.s. Les noir.e.s, et plus généralement les personnes racisées les voient, puisqu’iels* se sont construit.e.s malgré iels avec les stéréotypes que les blancs projettent sur iels et qui font d’iels « l’autre. » Car le point de vue universel, le point de départ de tout est blanc (et masculin et hétérosexuel). Dire « je ne vois pas les couleurs, pour moi tout le monde est pareil », c’est prétendre que les personnes racisées sont « comme des blanc.he.s ». Ce qui est faux d’un point de vue sociologique : la réalité d’une personne blanc.he n’est pas la même que celle d’une personne noir.e. Le reconnaître, ça n’est pas raciste, c’est reconnaître que le racisme existe et qu’il a un impact sur la construction de l’identité et le quotidien de l’autre.

PS : le fait que le racisme soit prétendument pire ailleurs n’est pas un argument non plus, car cela supposerait qu’il existe un seuil d’inégalités tolérable déterminé par qui ne les subit pas – « Oh allez, fais pas ta chochotte pour une petite garde à vue injustifiée de rien du tout alors qu’aux Etats-Unis, les flics asphyxient les mecs comme vous, hein ?! » Beaucoup beaucoup d’inégalités, ça n’est pas l’égalité. Mais un peu d’inégalités, voire une poussière d’inégalités, ça n’est pas l’égalité non plus. Or l’objectif n’est pas d’être moins opprimé.e qu’ailleurs, ou les moins opprimé.e.s des opprimé.e.s. L’objectif, c’est de ne pas être opprimé du tout.

* “iels” : inclusif de “ils/elles” (promis, vous allez vous y faire😉)

Pour aller plus loin (liste non exhaustive)

Podcasts : 

absolument TOUS les épisodes du podcast Kiffe ta race et notamment #01 – “Tu viens d’où ?”, #02 – Pourquoi le mot race est-il tabou ?, #07 Les Blancs ont-ils une couleur ?, #13 Comment être un.e bon.ne allié.e ?, #18 – Le mythe des Français.e.s de souche, #27 – Check tes privilèges blancs, #31 – Le coût mental du racisme

Interview de Fania Noël dans La Poudre

Interview de Leonora Miano dans La Poudre

Interview de Reni Eddo Lodge dans La Poudre

La Grande TableMaboula Soumahoro

Livres :

Robin Diangelo, « White fragility » (en anglais)

Rokhaya Diallo, « Ne reste pas à ta place ! », Marabout

Roxane Gay, « Bad feminist », Denoël

Tania de Montaigne, « L’assignation – les Noirs n’existent pas », Grasset

Toni Morrison, « L’origine des autres », Belfond

Fania Noel, « Afro-communautaire – appartenir à nous-mêmes », Syllepse

Reni Eddo Lodge, « Le racisme est un problème de blancs », Autrement

Comptes Instagram :

(anglophones) : @nowhitesaviours @laylafsaad @rachel.cargle @ckyourprivilege @thegreatunlearn 

(francophones) : @decolonisonsnous @afroconscience @sansblancderien @payetonhijab @la.charge.raciale @maisnoncestpasraciste