Description du projet

La cancel culture nuit au féminisme (et au militantisme en général)

Mazarine Pingeot, les combats féministes d’hier et d’aujourd’hui, et la peur d’émettre une opinion susceptible de ruiner sa réputation et son estime de soi..

(c) Arisa Chattassa @golfarisa via Unsplash

J’étais partie pour klaxonner bien fort contre la tribune de Mazarine Pingeot publiée dans Le Monde le 27 juillet, dans laquelle l’autrice affirme être gagnée par un ennui mortel devant « une certaine jeunesse sans désir mais pleine de colère » qui résume selon elle le féminisme aujourd’hui. J’avais même prévu de commencer par questionner l’emploi de l’expression « mortel ennui » qu’elle utilise neuf fois pour condamner ce qu’elle considère être les débordements de celles qui « se sentent insultées quand un homme (…) ose un compliment (et) (…) appellent ça un viol » et « les autres (qui) se déguisent en putes pour imiter les danseuses des clips de rap qui vantent l’argent facile et l’amour monnayable. » En effet, il me paraît contradictoire de s’ennuyer devant une situation dont on s’offusque avec tant de vigueur. A titre personnel, le peu de cas que Gérald Darmanin et ses boss font d’une grande partie de l’opinion pas que féministe qui s’offusque qu’il s’accroche à son ministère comme Sylvester Stallone à sa falaise dans Cliffangher ne me remplit pas d’ennui mais de colère. Mais qui suis-je pour expliquer à une agrégée de philosophie quel sentiment elle doit éprouver et partager ?

Ce n’est d’ailleurs pas le plus gros problème de cette tribune : le mépris de classe décomplexé face à « l’indignation – devenue la monnaie courante de tous les frustrés de la terre, des médiocres, de ceux qui veulent exister mais n’ont d’autres moyens que de vomir des insultes » est nettement plus problématique, par exemple. Le fait de dénoncer ce qu’elle considère comme un excès par un procédé tout aussi excessif, également. Dans sa tribune, Mazarine Pingeot oppose le « bon » féminisme « légitime » d’avant – incarné par des intellectuelles bourgeoises et blanches – et le « maccartysme » contemporain mené par « les pauvres, celles qui pensent que cacher un bifton dans leur string est le comble de la classe (…) et les riches (…) qui identifient tout acte évoquant leur corps sacré comme un viol », et résume l’ensemble des actions féministes à une « libération des pulsions de haine » visant à « substituer une domination à une autre. »

J’étais donc partie pour défendre la jeune génération de militantes féministes dont je fais partie ; j’étais prête à affirmer que nous ne sommes que désir et amour quand j’ai senti un neurone tirer sur les rênes de mon cerveau parti bille en tête : à quoi bon contrer une conception simpliste et manichéenne censée dénoncer une conception simpliste et manichéenne par une autre conception simpliste et manichéenne, mais inversée ? En quoi me mettre à gueuler plus fort que Mazarine Pingeot gueulant contre les féministes gueulant contre Christophe Girard sert-il vraiment la cause féministe ?

Je ne serais pas honnête si je niais que la cancel culture évoquée par Mazarine Pingeot sans la nommer existe au sein des militantes féministes. Et je ne serais pas honnête en prétendant qu’elle ne nuit pas à leurs combats, qu’elle contribue à mon sens à décrédibiliser donc à invisibiliser.

Qu’est-ce que la cancel culture ? C’est un appel public au boycott d’une personne sur les réseaux sociaux et dans le monde physique en raison d’un discours et/ou d’une attitude jugé(s) problématique(s) par la ou les personnes à l’origine de l’appel au boycott. Ce n’est un phénomène nouveau, d’après l’historien Jean-Eric Branaa qui affirme que cette culture de la délation a toujours été présente aux Etats-Unis, d’où elle vient. Il donne ainsi l’exemple des affiches imprimées WANTED qui invitaient les citoyen.ne.s à dénoncer un.e hors-la-loi à l’époque de la conquête de l’ouest. Ce qui est plus nouveau, d’après l’écrivain américain Thomas Chatterton Williams dont je vous invite à lire la tribune à ce sujet traduite dans Le Monde, c’est que ce procédé arbitraire et autoritaire est de plus en plus utilisé par ce qu’il appelle « la nouvelle gauche », constituée de mouvements militants progressistes – féministes, écologistes, anti-racistes, LGBT+ etc. – qui luttent pour un monde meilleur, car plus égalitaire… ce qui devrait suffire à nous alerter : les progressistes peuvent-iels vraiment changer le monde en utilisant les mêmes armes que les réacs qui les ont précisément conduit à vouloir changer le monde ?

Mais alors, pourquoi on en est là aujourd’hui ? Comme aux Etats-Unis, le système judiciaire français repose sur la présomption d’innocence, qui profite donc par défaut aux accusé.e.s : un présumé agresseur sexuel est jugé innocent jusqu’à preuve du contraire, la parole de la victime présumée est donc mise en question jusqu’à la même échéance, et le présumé agresseur peut tranquillement devenir ministre de l’Intérieur, par exemple.

Les réseaux sociaux ont permis aux victimes d’être enfin entendues. Le revers de cette libération de la parole que je salue et encourage par ailleurs, c’est le caractère souvent tout aussi dogmatique de la présomption de culpabilité de l’accusé.e, considéré.e coupable puisque désigné.e coupable par un groupe de personnes réputées incarner le progressisme.

Dans la cancel culture, si j’accorde le bénéfice du doute à un.e accusé.e, c’est que je suis coupable de la même faute que lui/elle et mérite donc la même punition. La raison pour laquelle vous êtes cancelled est aussi contagieuse que l’herpès, et le traitement aussi compliqué, car vous êtes bientôt résumé à votre maladie : si vous avez chopé un herpès, hier ou il y a 35 ans, c’est que vous-même êtes un herpès.

Exemple très concret issu de l’actualité récente qu’évoque Mazarine Pingeot dans sa tribune : contrairement à Alice Coffin et à d’autres militantes féministes, je fais une différence entre le cas Gérald Darmanin et le cas Christophe Girard. C’est mon opinion, dont je ne prétends pas qu’elle est un fait, ni qu’elle reflète La Vérité, puisque je ne prétends pas être omnisciente (j’espère ne décevoir personne en admettant que je ne suis pas Dieu ?). Cela ne signifie pas que je dédouane Christophe Girard des fautes qu’il a pu commettre au sujet notamment de Gabriel Matzneff, ni surtout que je cautionne le harcèlement ignoble dont la députée EELV est aujourd’hui la cible. Cela signifie simplement que nous ne sommes pas d’accord sur un point précis d’un sujet qui fait partie d’une cause que nous défendons toutes les deux assidûment, et du mieux que nous pouvons. Bon. Eh bien croyez-le ou pas, mais après m’avoir envoyé des messages d’insultes, des dizaines de personnes se sont désabonnées de mon compte Instagram parce que je n’affichais pas mon soutien plein, entier et immédiat à l’action d’Alice Coffin, et qu’à ce titre, je ne méritais pas mon blase de féministe, puisque moi-même, en n’affichant pas soutien plein, entier et immédiat à Alice Coffin, je niais et banalisais les violences sexuelles qu’elle dénonce.

Autrement dit, à petite échelle (OK : à escabeau de Polly Pocket…), j’ai été cancelled par des gens qui partagent a priori les mêmes valeurs que moi même pas pour ce que j’ai dit ou fait, mais pour CE QUE JE N’AI PAS DIT OU FAIT !!!

Qu’on soit clair.e.s : la cancel culture n’est pas l’apanage du féminisme, mais d’une société qui a de plus en plus tendance à confondre débat et invective, opinion et lynchage, précipitation et fulgurance, réflexion et émotion, nuance et collaboration. En fait, la cancel culture est une épée de Damoclès suspendue au-dessus de la nuque de tou.te.s les militant.e.s et plus généralement, de tou.te.s les utilisateur.ice des réseaux sociaux, épée dont à un moment ou à un autre, on est tou.te.s tenté.e.s de se servir contre l’autre – je ne fais évidemment pas exception, puisque je le répète à qui en douterait encore : je ne suis pas parfaite.

Pour Thomas Chatterton Williams, l’effet pervers de la cancel culture est d’instaurer un climat de peur contraire à la liberté d’expression, et des rapports sociaux de plus en plus brutaux. Or la peur est un bâillon, un coup de taser à la réflexion qui elle-même est le moteur du changement et du progrès. Quand on a peur, quand on ne peut plus partager le fruit de ses réflexions sereinement, on s’auto-censure, donc on cède l’espace public à des gens qui n’ont jamais peur, et le progrès cale.

Les justes combats des militant.e.s ne doivent pas les empêcher de se poser des questions sur la façon dont iels les mènent. Leur colère s’explique (je la partage), mais elle ne saurait excuser les dérives auxquelles la frustration d’être caricaturé.e.s et violenté.e.s quotidiennement peut mener. Nier l’atmosphère étouffante d’entre-surveillance dans laquelle s’inscrit chaque débat, et qui conduit de plus en plus de militant.e.s au burn-out ne participe pas à le faire avancer, bien au contraire. L’inclusion que nous appelons de nos voeux ne peut pas advenir dans un contexte d’intolérance et de défiance permanente.

Peut-on défendre à la fois la liberté d’expression et la cause des minorités ? Non seulement on le peut, mais on le doit, car l’une ne va pas sans l’autre : le progrès social ne peut pas advenir dans une société où le dialogue, la contradiction et la nuance sont impossibles, où le fait que l’autre ait une opinion ne serait-ce que partiellement divergente est tellement insupportable qu’on préfère atomiser sa personne plutôt que de déconstruire son argument.

Une société où la prise de risque, l’expérimentation, la maladresse voire l’erreur sont passibles de sanctions personnelles voire professionnelles disproportionnées ne peut pas s’améliorer. Le débat public et privé ne peut pas être un combat de catch sous EPO permanent : si l’on ne respecte pas un minimum de distanciation intellectuelle, si l’on vide les mots de leur définition pour les customiser au gré de sa propre morale que l’on érige en règle absolue, le vivre ensemble est impossible, et le féminisme aura perdu sa bataille.

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