Ce que mon bain de merde public avec Julien Rochedy m’a appris sur les violences morales faites aux femmes2018-12-03T10:02:36+00:00

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Ce que mon bain de merde public avec Julien Rochedy m’a appris sur les violences morales faites aux femmes

Un post sur le masculinisme, les médias en quête de buzz, et les raisons qui empêchent la plupart des femmes de répondre à la violence par la violence. Avec en bonus, quelques idées pour recycler la violence en énergie.

Jeudi soir j’ai pris un bain de merde public de 45 minutes avec l’ex-président des jeunes du Front National, par ailleurs fondateur d’une école en ligne qui apprend aux hommes à « être des hommes et le rester », un mec dont habituellement, je n’utiliserais pas la chemise pour nettoyer mes chaussures. 

J’ai pris un bain de merde avec un fanatique survolté devant les caméras complices de RT France, un média qui confond information et buzz, divertissement et pugilat, débat et diarhée verbale, déontologie et paillasson et qui a voulu jouer à Street Fighter en live avec un masculiniste et une féministe : sur qui avait-il parié, à votre avis ?

Et pour être sûrs que j’étais bien imprégnée de merde jusqu’au derme, jusqu’à la moëlle de l’os, les deux ‘journalistes’ présents sur le plateau m’ont maintenu la tête dedans pendant 45 minutes, mains sur la nuque et genoux dans le dos, histoire d’être sûrs que les trolls en auraient l’occasion, chacun leur tour, de me cracher dessus, poussez pas, y en aura pour tout le monde, elle est venue ici de son plein gré, n’hésitez pas à ajouter une couche de merde ensuite grâce au Replay (ils n’ont pas hésité : les haters comme les épagneuls bien dressés rapportent toujours leur proie à leur maître).

Tandis que j’étais à côté de mon corps, tandis qu’une rage gluante et froide remplissait le vide laissé par mon esprit et que je sentais une colère aveugle et viscérale picoter mes doigts, mes pieds, mon cou et chaque centimètre carré de ma chair, mon esprit se demandait : « Mais pourquoi tu t’imposes ça ? Pourquoi tu restes le cul vissé sur ce fauteuil au lieu de rentrer chez toi ? Jusqu’où tu vas accepter qu’on te tape dessus à peine métaphoriquement ? »

Je commence à avoir quelques éléments de réponses.

Et parce que mon cas personnel éclaire assez bien je crois l’invisibilisation des femmes dans l’espace public, la violence morale que certains médias font subir aux femmes et l’attitude de la plupart des femmes face aux violences qu’elles subissent, encaissent sans moufter et  digèrent jusqu’à imploser sans faire de mal à d’autres qu’à elles-mêmes, je vais vous raconter l’histoire de mon bain de merde avec Julien Rochedy.

Tout a commencé il y a un mois lorsque RT média m’a contactée pour répondre à une question d’actualité : « Les hommes sont-ils fâchés avec le féminisme ? » dans Open Mic, une nouvelle émission de débat en direct. Comme c’est en partie le sujet de mon livre, comme les deux me tiennent à coeur (le sujet et le livre), comme enfin j’ai des tas de choses à dire sur la question consensuellement polémique, comme je suis parfois d’une naïveté de bébé labrador (sans la bave),  j’ai accepté, avant de me rétracter une première fois lorsque j’ai appris que Julien Rochedy dont je parle dans mon livre (pas en bien…) serait mon interlocuteur. 

Mais Estelle Farge, la co-animatrice de l’émission a insisté, promettant de m’envoyer les questions à l’avance pour que le débat soit « intéressant. » Bizarrement, mon cerveau pourtant équipé de tout le confort moderne n’a pas déclenché l’alarme à incendie lorsqu’il a été question de débat intéressant avec quelqu’un qui publie sur son site des posts intitulés : « Et si les féministes n’étaient que des grosses fainéantes ? », « Pourquoi les hommes doivent tenir l’alcool » ou encore « Manger comme un homme : 5 conseils pour une alimentation saine et non-fragile. » 

Rectification : en temps normal, mon cerveau n’aurait pas déclenché l’alarme à incendie, il aurait envoyé directement les canadairs. Parler avec un mec qui explique à ses potes ce qu’ils doivent bouffer, sérieusement ?!? Dans un média dont la maison mère russe est financée par Vladimir Poutine ?!!! Mais là, rien, pas un signal d’alerte, on entendait l’herbe pousser et les moineaux pépier entre mes deux oreilles : alors j’ai dit oui.

J’ai dit oui pour parler de mon livre bien sûr mais surtout parce que je ne savais pas encore que RT média est un média russe financé par Vladimir Poutine, parce que j’ai fait confiance, et parce qu’à l’instar de l’écrasante majorité de mes congénères, je déteste dire non. Alors souvent, je dis oui pour faire plaisir à des gens dont je n’ai rien à foutre, pour avoir la paix, pour aller plus vite, pour éviter la discussion, pour épargner à mon interlocuteur/trice la peine d’argumenter. Ca vous rappelle quelqu’un ?

Je suis donc allée sur le plateau la boule au ventre, parce que je déteste m’exprimer en public, parce que je bafouille facilement lorsque je suis intimidée, parce que je suis atrocement timide sous mes tatouages, parce que j’aime prendre le temps de réfléchir avant de parler, et parce que le fait de passer la soirée avec Julien Rochedy est l’idée que je me fais de l’un des cercles de l’enfer (un autre consiste à avoir un rapport sexuel avec Eric Zemmour, un autre encore à rester une semaine enfermée dans une cave avec Laurent Wauquiez). Mais j’y suis allée : j’avais promis.

Je me suis assise à côté d’un jeune homme sympa qui a commencé l’émission en dézinguant les féministes « pour de rire ». Alors j’ai ri, pour bien montrer que les féministes en ont (de l’humour), et j’ai souri, pour bien montrer que les féministes ne sont pas toutes en colère, et puis les filles sont tellement plus jolies quand elles sourient (j’aurais dû leur faire toucher mes mollets pour qu’ils checkent mon épilation).

C’est là que Julien Rochedy m’a sauté à la carotide et ne l’a plus lâchée, sous les encouragements de Maximilien Delvallée et l’air un peu chiffon d’Estelle Farge, pas super à l’aise mais pas super interventionniste non plus (il est vrai qu’elle n’est pas là pour ça (on me fait signe en régie que si ? autant pour moi)). On devait évoquer le féminisme au masculin, la crise de la masculinité, la redéfinition des masculinités, la redistribution et le partage des rôles sexuels : la liste des questions qu’elle était censée me poser palpite encore dans ma boîte mail.

On s’est borné à me déchiqueter le cerveau à tour de rôle. Tandis que Julien Rochedy m’expliquait doctement le concept du féminisme (la haine des hommes et des femmes, en gros), l’origine du terrorisme (les féministes et les musulmans), l’oppression des hommes modernes, le fantasme des inégalités entre les hommes et les femmes, Maximilien Delvallée jetait des tonneaux d’essence sur l’incendie avec la régularité d’un métronome.  Ainsi j’ai eu droit à l’anti-féminisme en 5 services et trou normand entre chaque plat : « Balance ton porc », c’est quand même un peu n’importe quoi, non ? », « Christine Delphy, swipe droit ou swip… ah, bouge pas, Juju a quelque chose d’intéressant à dire sur la sureprésentation des féministes subventionnées par l’Etat dans l’espace médiatique ! », puis d’agiter le chiffon rouge du féminisme musulman -un classique qui fonctionne toujours surtout avec un mec qui considère l’islam comme la 8ème plaie d’Egypte- avec Lallab, l’association féministe qui oeuvre pour faire entendre la voix des musulmanes en France et était en tête du cortège des citoyen.ne.s qui ont défilé samedi 24 novembre contre les violences sexuelles et sexistes faites aux femmes (« Y avait deux fois plus de femmes chez les gilets jaunes ! » – Julien Rochedy, venu avec sa caisse de chiffres ramassés par poignées sur les réseaux sociaux ; « Ouais grave ! » – King Joffrey, oups !, Maximilien Delvallée).

Féminisme, avortement, islam : l’ambiance était tellement électrique sur le plateau que j’aurais pu allumer une cigarette en soufflant dessus. Pendant ce temps-là, Estelle Farge me suppliait de rester dans l’arène à chaque fois que je voulais la quitter, les banderilles plantées dans les flancs, et me posait cette question qui ne mange pas de pain et va avec tout, un peu comme la salade verte : « Mais Fiona, vous en pensez quoi ? »

Ce que j’aurais dû répondre à chaque fois (5 ou 6) qu’elle m’a posé la même question : « Ben en fait, rien, Estelle ! Quand on chie à mes pieds, j’essaie de contourner la merde, je ne mets pas les doigts dedans pour faire une analyse de selles, tu vois ? »

Ce que j’ai répondu, presque à chaque fois : « Ghuhreuf… »

Ce que j’aurais dû faire dès la première minute : me casser en pétant une caméra ou deux au passage.

Ce que j’ai fait jusqu’au bout : le taureau pour cette corrida médiatique.

A la fin, le réalisateur de cette diarhée cathodique s’est exclamé : « Bah moi en tout cas, je me suis bien marré ! » L’une des meufs sur le plateau s’est excusée avec ces mots : « On ne pensait pas que ça allait se passer comme ça, on pensait que t’allais le déchirer ! » (as in : « Déso, on pensait que t’allais défaire les noeuds autour de tes poignets, descendre du poteau d’exécution, chercher un couteau à beurre dans la cuisine et mettre une bonne raclée au mec avec la ceinture d’explosifs ! » ), Juju est venu agiter sa petite bite sous mon nez en disant : « J’ai essayé d’être gentil pourtant ! », et Estelle Farge qui avait disparu avec son collègue les caméras à peine éteintes a répondu à mes messages furieux par ça : 

Voilà.

Jeudi soir, j’ai été moralement tabassée en public avec la complicité de personnes censées exercer le même métier que moi mais j’ai appris plusieurs choses au sujet de la violence faite aux femmes :

On ne discute pas avec les fanatiques. Jamais, sous aucun prétexte. Pas plus qu’on ne demande à un terroriste pourquoi il tue des gens (« ben alors, qu’est-ce qui va pas mon bonhomme ? ») on ne parle avec des gens qui estiment que les femmes sont biologiquement inférieures aux hommes et que les musulmans sont des terroristes à des stades plus ou moins avancés de développement. Malheureusement, on ne peut pas reconfigurer le disque dur de ces individus, pas plus qu’on ne peut les mettre en mode avion permanent. Il faudrait pouvoir leur enfiler une capote géante sur la tête jusqu’aux pieds pour les empêcher de contaminer le monde mais ce n’est pas possible non plus (y a un concours Lépine à organiser, ceci dit…) Donc on n’entre pas dans leur cage, jamais, sous aucun prétexte, et on ne leur tend pas un morceau de viande crue : c’est un coup à se faire bouffer pour rien.

Quelqu’un.e essaiera toujours de vous rendre responsable de la violence que vous avez subie. C’est la raison pour laquelle la meuf en plateau m’a rendue responsable de ne pas m’être défendue, et la raison pour laquelle Estelle Farge m’a rendue responsable de ne pas avoir « apprécié l’expérience. » C’est également la raison pour laquelle 95% des gens disent encore : « Elle s’est faite violer » (ou taper, ou insulter…), et pas « Elle a été violée » (tapée, insultée). Les mots ont un sens, ils sont les écrous que l’éducation visse ou dévisse dans un sens ou dans un autre.

Malgré vous, plus ou moins inconsciemment, vous vous sentirez coupable de ne pas vous être défendue, de ne pas avoir apprécié qu’on vous violente, de ne pas avoir dit merci après. C’est normal, vous êtes une femme, vous avez été biberonnée à la culpabilité, et aussi à la discrétion, la bienveillance, la modestie, la diplomatie, toutes ces qualités que les parents de JR (comme le méchant misogyne dans Dallas, tiens !) n’ont pas transmises à leur fiston car ce sont des qualités de gonzesse, donc des défauts de mec. Sachez, ladies et vous aussi gentlemen qui êtes de plus en plus nombreux à vous dresser contre cette masculinité toxique, que la victime n’est jamais, en aucun cas, responsable des violences qu’elle subit. Jamais. Il n’y a aucune exception à cette règle de base : le/la seul.e responsable des agressions, c’est l’agresseur/se. Point. Barre.

Vous aurez probablement honte d’avoir été victime d’un tel carnage. Comme moi vous aurez probablement envie de rentrer chez vous pour vous rouler en boule sous le canapé, d’où vous accepterez de sortir à la condition de ne plus jamais, jamais évoquer cet épisode qui vous donnera la nausée jusqu’à la fin de votre vie, ou en tout cas de la semaine. Il n’y a pourtant aucune raison : ce n’est pas vous qui pensez et agissez avec vos boyaux.

Il faut ravaler ce sentiment de honte et parler de son expérience pour que la honte change de camp, une fois pour toutes. La honte doit faire baisser la tête des médias qui organisent ces jeux du cirque, des journalistes qui donnent à bouffer aux lions, des haters qui continuent de cogner sur les réseaux sociaux, des gens qui se divertissent en regardant des êtres humains se faire massacrer par d’autres êtres humains (à vérifier quand même : JR est peut-être un cyborg). Les victimes n’ont pas à baisser la tête : elles ne sont pas responsables de ce qu’elles ont subi (voir plus haut).

N’attendez pas d’excuses de celles et ceux qui alimentent la bête : ce ne sont pas leurs excuses qui vous permettront d’avancer. Ne restez pas sur la bande d’arrêt d’urgence en attendant des excuses qui n’arriveront jamais : continuez. Avec un pneu crevé, osef : un pneu, ça se change.

La violence n’est pas la bonne réponse à la violence. Ca sonne comme un mantra Instagram mais c’est vrai. J’ai failli taper Julien Rochedy jeudi soir, littéralement : j’avais le poing levé (j’ai toujours été assez bagarreuse comme fille, la faute à mes parents qui ne m’ont jamais dit qu’une fille ne se battait pas. Ah ça, j’en ai balancé, des torgnoles ! Bref). Mais j’en ai eu une nouvelle preuve sur le plateau de RT média jeudi soir : la violence est un litre d’essence versée sur un brasier.

Le silence n’est pas la bonne réponse non plus : nous les meufs essayons cette technique depuis des millénaires. Je pense qu’il est temps de laisser tomber et de passer à autre chose. En effet, combattre la violence en fermant sa gueule et en se persuadant que « tout ça n’en vaut pas la peine, viens, on va chez le coiffeur et on pense à autre chose » revient à essayer de faire du feu en frottant deux Bic. La passivité nourrit la violence, les meufs : CHANGEONS. DE. TECHNIQUE.

Résister à la violence est une forme de violence infligée à ceux qui l’exercent. C’est ça, la solution : résister. La résistance c’est comme le sport : au début c’est sur mais à la fin ça fait du bien, et on se sent puissant.e. 

Quelques idées pour résister à la violence, auxquelles j’aurais aimé penser plus tôt, et que je vous invite à compléter : méprisez la violence et celleux qui l’exercent, dites non quand vous pensez non, écoutez votre instinct et pas seulement votre cerveau ou votre éducation, ne soyez pas diplomates avec les brutes et leurs allié.e.s, placez votre bien-être avant le plaisir de gens dont vous n’avez pas grand-chose à foutre, ignorez votre éducation, ignorez les cases, ignorez les trolls externes, ignorez vos trolls internes, ignorez la culpabilité, la honte, les remords, les regrets.

Et prenez la parole, gardez-la, accrochez-vous s’il le faut avec les dents et les ongles mais ne la lâchez pas. Plus jamais.

Je remercie les très nombreuses personnes, femmes et hommes, qui m’ont envoyé leur soutien par mail et sur les réseaux sociaux après ma story que vous pouvez retrouver ici et la newsletter de vendredi que je publie dans une version mise à jour ici. J’en suis infiniment touchée, même si je n’ai pas besoin de compassion car je ne suis pas abattue par cette expérience, qui n’a fait que renforcer mes convictions féministes et humanistes. Merci de partager massivement ce post par mail et sur vos réseaux : que cette expérience serve à d’autres personnes moins résiliantes, moins armées psychologiquement que j’ai la chance de l’être. 

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