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Stigmatiser les grossesses tardives est médicalement infondé et socialement injuste

L’âge auquel l’actrice américaine Chloë Sevigny a mis au monde son premier enfant n’en finit plus de susciter moqueries et commentaires âgistes et sexistes sur les réseaux sociaux. Et ça commence à bien faire.

(c) @chloessevigny

Vous le sentez, le frisson dans l’excitation du magazine Elle lorsqu’il annonce la naissance du fils de l’icône de mode Chloë Sevigny dans un article intitulé : “Chloë Sevigny est maman pour la première fois à 45 ans ” ? Forcément vous le sentez, parce que ni l’un ni l’autre ne sont discrets, c’est à peine si « ENFIN ! » ne clignote pas en filigrane (on entend même la corne de brume au loin). Il a le goût des commentaires postés sous l’heureuse nouvelle, dont j’ai choisi un extrait représentatif du double préjugé maousse costaud qui subsiste dans nos représentations :

1/ maternité = passage obligé de l’accomplissement féminin. Sans enfant, une femme aura beau rayonner de bonheur, de sérénité et/ou de succès, on la plaindra jusqu’à sa mort d’avoir râté sa vie.

2/ 45 ans pour un premier enfant, c’est “très” tard pour une star, et “trop” tard pour une femme « normale ».

C’est ce point que je voudrais éclairer aujourd’hui.

D’abord, je note que les grossesses dites « tardives » sont stigmatisées alors même qu’on a du mal à s’entendre sur l’âge à partir duquel une grossesse est « tardive » : 40 ans ? 35 ? Voire carrément 30 ? La presse anglaise a qualifié la grossesse de Meghan Markle de « gériatrique », alors qu’elle a accouché à 37 ans. A ce rythme, on finira par entrer à l’EHPAD à 25 ans…

Mais pourquoi ces grossesses « tardives », « gériatriques » (« palliatives », pendant qu’on y est ?) sont-elles stigmatisées à ce point ?

Hypothèse n°1 : parce que 50 ans après la pilule et l’IVG, la maternité est toujours le mur porteur de l’identité féminine, or le vieillissement des ovocytes a des conséquences sur la fécondité : fact. On a donc plus de chance de tomber enceinte à 30 ans qu’à 40 : refact. Néanmoins ces chances ne tombent pas à 0 dès lors que l’aspirante mère souffle sa 40ème bougie : à 30 ans, une femme a 75% de chance de tomber enceinte dans l’année, mais elle en a encore 44% à 40 ans d’après les données de l’INED citées par Béatrice Kammerer. C’est moins, certes, mais ce n’est pas « rien ». Par ailleurs en 2016, les grossesses « très tardives » où la mère a plus de 45 ans concernaient 43 000 naissances en France, tandis que chaque année, 14 000 quadras ont recours à une IVG.

Hypothèse n°2 : « parce que les risques pour la mère et l’enfant. » Les grossesses après 40 ans présentent plus de risques que les autres : re-re-fact. Néanmoins, elles ne représentent pas un risque systématique, et les complications restent extrêmement faibles en valeur absolue : le risque de mort in utero par exemple passe de 0,4% lorsque la mère a entre 20 et 30 ans à 0,8% lorsqu’elle a plus de 40 ans comme le rappellent Béatrice Kammerer et Amandine Jouhais dans leur excellent ouvrage Comment éviter de se fâcher avec la Terre entière en devenant parent ?, que je cite plusieurs fois dans le mien. Certes, la proportion double, mais elle reste très faible.

Hypothèse n°3 : parce qu’à 40 ans, on n’est pas aussi en forme qu’à 22. C’était sans doute vrai au Moyen Âge, mais c’est plus relatif aujourd’hui : à titre personnel, je suis beaucoup plus en forme à 38 ans qu’à 22, notamment parce qu’à l’instar de nombreuses femmes, j’ai les moyens financiers de manger mieux, de me soigner lorsqu’il le faut, et j’ai une meilleure hygiène de vie (à 22 ans j’étais un cendrier ambulant, je passais mes nuits en boîte et ma seule activité sportive consistait à nouer mes lacets).

L’espérance de vie des femmes, qui a toujours été supérieure à celle des hommes, ne cesse d’augmenter, signe objectif qu’elles sont plus en forme, plus longtemps : souvent, 40 ans est donc bel et bien « le nouveau 30 ans », comme dirait Elle. Mais étrangement, cette constatation ne fait pas reculer l’âgisme et le sexisme – les deux sont très liés, notamment en matière de parentalité. Ainsi l’âge est toujours considéré comme un problème, surtout pour les femmes, notamment du fait de la date de péremption de leurs ovocytes. Comme l’écrivait déjà Susan Sontag en 1972 dans un article intitulé The double standard of aging, l’âge frappe donc les femmes bien plus tôt et bien plus violemment que les hommes : à 45 ans, un homme a un « certain âge » tandis qu’une femme du même âge a déjà un « âge certain. »

Hypothèse n°4 : parce que l’âge des pères compte moins que celui des mères.De fait, si Chloë Sevigny avait été un homme et était devenu parent pour la première fois à 45 ans, le titre de l’article n’aurait probablement pas mentionné son âge (il ne mentionne d’ailleurs pas l’âge du compagnon de l’actrice), ni insisté sur le fait que c’était la première fois (l’article ne précise pas non plus s’il a déjà des enfants). Ceci est dû au fait que la parentalité n’a pas un rôle aussi central dans la masculinité que dans la féminité (on ne dit pas d’un homme qu’il n’est pas vraiment homme avant d’être père, par exemple), mais surtout à une légende urbaine qui veut que tous les hommes puissent faire des bébés à n’importe quel âge, même avancé.

Or c’est faux. Si l’andropause intervient effectivement plus tard que la ménopause, la qualité des spermatozoïdes se dégrade néanmoins avec l’âge, c’est d’ailleurs la raison pour laquelle le don de sperme n’est autorisé que jusqu’à 45 ans en France. Si certains hommes peuvent effectivement devenir pères après 50 ans, à l’instar de Vincent Cassel dont aucun article de presse n’a relevé qu’il devenait père pour la 3ème fois à 52 ans, ce n’est pas le cas de tous les hommes, et l’âge du père a par ailleurs une influence sur le délai de conception et le risque de fausse couche, quel que soit l’âge de la mère, ainsi que sur la santé des bébés. Cité par la journaliste Daphné Leportois, le docteur Thonneau, membre du Conseil national des gynécologues et obstétriciens français souligne que l’âge du père a « une influence quant aux risques d’anomalies chromosomiques pour l’enfant », tandis qu’une étude suédoise de grande ampleur a établi une corrélation entre l’âge du père et certaines pathologies mentales. Lorsque le père est âgé de plus de 45 ans, le risque d’avoir un enfant souffrant d’autisme est multiplié par 3,5, quel que soit l’âge de la mère. Il est multiplié par 13 pour l’hyperactivité et par 24 pour les troubles bipolaires. Et ce risque augmente de façon continue à mesure que l’homme vieillit.

Mais ça, personne n’en parle, bizarrement. Parce qu’Yves Montand ou Michel Polnareff, devenus pères pour la première fois à 67 et 66 ans (sans parler des stars à la paternité tardive comme Charlie Chaplin, Mick Jagger ou Gérard Darmon), mais aussi et surtout parce que la parentalité reste et demeure, injustement, une affaire de mères.

C’est donc moins grave si papa a les genoux qui grincent et une canne puisque de toute façon, c’est surtout maman qui va s’occuper du bébé : c’est donc à elle qu’il appartient surtout d’être en pleine forme donc jeune.

Médicalement, la stigmatisation systématique de ces femmes qui « s’y prennent tard » n’est donc pas aussi justifiée qu’on le lit et qu’on l’entend partout. Mais elle est surtout particulièrement injuste socialement : en effet, on continue d’imposer aux femmes les mêmes normes procréatives en terme d’âge qu’il y a quarante ans, alors que la société a radicalement changé. Si l’âge de la première grossesse ne cesse de reculer, ce qui alarme les spécialistes et vos grands-parents, et que les femmes sont de plus en plus nombreuses à avoir leur premier enfant après 40 ans, ce n’est pas parce qu’elles sont plus féministes égoïstes et inconscientes qu’avant. C’est parce que le couple hétéro reste la norme en matière de parentalité, que les mariages sont de plus tardifs et les divorces de plus en plus rapides, et que l’on attend des femmes qu’elles soient autonomes financièrement, sur un marché de l’emploi incertain qui valorise la flexibilité qui elle-même génère la précarité.

Bref, en cochant une case, les femmes en décochent souvent une autre, comme au Twister.

Il faut leur laisser une chance de gagner la partie.

Il faut cesser de considérer qu’à partir de 40 ans, l’âge des femmes est un problème.

Il faut cesser de stigmatiser les femmes qui deviennent mères après 40 ans – et insister lourdement sur leur âge n’est qu’une forme bienveillante de stigmatisation.

Lorsqu’un couple de quadras hétéro va consulter un.e spécialiste de la PMA, il faut que celui/celle-ci cesse d’engueuler systématiquement et uniquement la femme, comme si elle seule était responsable de l’infertilité de son couple, et comme si elle seule avait commis la faute de ne pas être prête pour la parentalité au « bon moment ».

Enfin, il faut rouvrir le débat sur la congélation des ovocytes, adoptée à l’automne 2019 par l’Assemblée nationale mais rejetée par le Sénat en janvier dernier dans une indifférence médiatique totale. Aujourd’hui, l’auto-conservation ovocytaire n’est autorisée en France qu’en cas de traitement médical pouvant entraîner une infertilité – une chimiothérapie, par exemple. Les nombreux détracteurs de cette pratique autorisée sans restriction dans des pays européens comme l’Espagne brandissent le spectre de l’excès, prophétisant des grossesses de plus en plus tardives donc de plus en plus risquées, et alertant sur le risque de marchandisation de la procréation. Seulement la réponse au risque d’infertilité, plus répandu qu’on ne le croit et loin d’être exclusivement féminin, ne peut pas être simplemement d’inciter les femmes à faire des enfants le plus tôt possible, au mépris de leur parcours personnel et professionnel, et alors même que les normes procréatives ne s’assouplissent pas.

Autrement dit, on ne peut continuer de faire de la maternité l’alpha et l’omega de la féminité, et inciter les femmes à avoir en même temps un mec, un boulot en CDI, un désir de bébé et un bébé (les deux sont censés aller de pair), le tout avant 30 ans, dans un contexte économique sinistré et alors que les relations amoureuses durent parfois moins longtemps qu’une story sur Instagram : ce n’est pas réaliste, et c’est injuste pour les femmes, qui n’ont pas à supporter l’intégralité de la charge procréative.

La congélation des ovocytes avant 35 ans n’est pas la garantie absolue d’avoir un bébé, ni un prétexte pour les femmes de retarder leur grossesse jusqu’à leur retraite : il faut cesser aussi d’infantiliser les femmes en les soupçonnant de faire n’importe quoi avec leurs droits nouvellement acquis. Avant d’adopter la loi sur la légalisation de la pilule en 1967, les députés -tous des hommes, natürlich – craignaient une « grève des ventres », comme je le rappelle dans mon livre, Lâchez-nous l’utérus ! J’imagine qu’avant que l’IVG ne soit autorisée, ces messieurs (et dames, d’ailleurs) étaient persuadé.e.s que les femmes allaient jeter leur contraceptif et sauter jambes écartées sur le premier homme venu juste pour avoir le plaisir d’aller se faire avorter entre midi et deux, c’est si facile et tellement plaisant… Et puis bon, la société ne s’est pas effondrée, parce que les femmes. Ont. Des. Cerveaux. La sénatrice Laurence Rossignol l’a rappelé : « Affleure régulièrement dans les débats qu’il faudrait absolument protéger les femmes (…) A chaque fois que les droits des femmes ont progressé, on nous a annoncé la catastrophe pour la civilisation (…). Rompons avec cette vieille tradition, les femmes sont majeures, libres et elles pourront choisir ou non de faire une autoconservation des ovocytes »…

A condition qu’on les y autorise, bien sûr. Et qu’on les tienne informées avec des faits, et pas des préjugés, pour qu’elles choisissent en toute connaissance de cause.

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