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Mister Big et le mythe du « bon timing » pour parler du viol dont on a été victime

… un nouveau chapitre de la légende de la “vraie” victime de viol, versus la fausse, présumée beaucoup plus répandue.

(c) capture d’écran Hollywood Reporter

Lundi 20 décembre, The Hollywood Reporter a publié le témoignage de deux femmes qui accusent Chris Noth de les avoir violées. Les faits se seraient produits en 2004 et en 2015. Dans The Daily Beast, une 3ème accuse l’acteur des mêmes faits, qui remonteraient à 2010. 

En pleine promo de And just like that, la suite de Sex & The City, Noth nie catégoriquement, et déclare : « C’est difficile de ne pas mettre en question le moment où ces histoires sortent. Je ne sais pas pourquoi elles font surface maintenant, mais je sais ceci : je n’ai pas agressé ces femmes ».

Façon classique de décrédibiliser les victimes, en suggérant qu’elles parlent « par opportunisme », au moment où l’attention est braquée sur lui, pour obtenir de l’attention et/ou de l’argent. 

Et il aurait tort de trouver un argument plus original puisque celui-ci fonctionne hyper bien ! En effet, alors que le taux d’incidence #MeToo dans les sphères économiques, politiques, sportives, culturelles, associatives etc. est colossal depuis 4 ans, le bon peuple des réseaux semble toujours plus disposé à croire en l’innocence des hommes qu’en la crédibilité des femmes. En cause : l’idée tenace selon laquelle il y aurait des “vraies” victimes de violences sexuelles et sexistes, et donc, des fausses, qui mentent.

En réalité, notre inconscient collectif ne nie pas l’existence des agressions sexuelles et sexistes – c’est juste qu’il fait dépendre cette existence non pas de la nature de l’agression, mais du comportement de la victime.

Ainsi pour qu’il y ait agression sexuelle et donc, culpabilité de l’agresseur dans une société patriarcale (pléonasme), il faut que la victime coche un certain nombre de cases.

Il faut qu’elle ait été agressée par surprise à l’extérieur de chez elle par un inconnu armé et de préférence beaucoup plus fort qu’elle, alors qu’elle sortait de l’association caritative où elle est bénévole pour soigner les enfants malades – ou pauvres, à la limite… Peu importe que les tsunamis de statistiques démontrent que dans la plupart des cas, la victime connaît son agresseur : notre inconscient collectif sait qu’un mari, un frère, un père, un pote ou un collègue n’est JAMAIS un agresseur.

Bien entendu, la « vraie victime » est couverte mais pas trop couverte, maquillée mais discrètement, elle est attirante car c’est bien connu, les moches ne sont jamais agressées sexuellement, et elle porte plainte immédiatement après son agression auprès d’une police que l’on sait particulièrement empathique et dédiée à la cause des femmes, surtout si elles font partie d’une minorité dite visible. Enfin, elle ne s’exprime jamais publiquement avant que l’agresseur n’ait été définitivement condamné par la justice, et qu’il ait grillé tous ses jokers. 

Alors dans ces cas-là et dans ces cas-là seulement, la victime de viol est une vraie victime, et son agresseur un vrai agresseur.

En revanche, si la victime présumée connaît son agresseur, si l’agresseur est riche et puissant, et si en plus, il est beau gosse – car c’est bien connu, seuls les bossus unijambistes à oeil de verre violent les femmes, les autres n’en ont pas « besoin »… 

… si la victime présumée est une personne lambda, ni sainte ni infirmière bénévole à la Croix-Rouge, et/ou si elle était ivre/défoncée/en jupe/décolletée/nue/très maquillée au moment des faits… 

… si elle parle comme elle peut, au moment où elle en est capable, sans forcément passer d’abord par la case police puis justice, alors très clairement, on est face à une contrefaçon de victime, une menteuse, et disons-le tout net : une salope.

Soyons clair.e.s : conditionner le statut de victime au respect de règles et de préjugés sexistes, c’est alimenter la culture du viol, et remettre une pièce dans la machine à faire taire les femmes.

Alors qu’on sait qu’un homme est 230 fois plus susceptible d’être lui-même victime de viol que d’accusation calomnieuse, et qu’1% seulement des viols et tentatives de viol aboutissent à une condamnation, pourquoi continue-t-on de penser qu’accuser des hommes innocents est un modèle économique pour les femmes qui veulent passer le restant de leurs jours à se la couler douce aux Bahamas ?

La question n’est pas de savoir pourquoi une victime de viol a attendu 5, 20 ou 40 ans pour parler de son agression.

La question, c’est de savoir pourquoi la plupart des victimes de viol ne se sentent pas capables de parler de leur agression immédiatement après les faits.

Parler des années après un viol n’est pas « suspect », c’est terrifiant. Parce que cela ne remet pas en cause la parole de la victime, mais le fonctionnement de l’institution judiciaire et la conception même de « justice » au sein d’une société qui n’accorde pas la même valeur à la parole d’un homme et à celle d’une femme, surtout lorsque lui est riche et puissant et qu’elle ne l’est pas.

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