Project Description

En 2019, la charge mentale esthétique pèse toujours trop lourd

 

Rajeunir mais assumer son âge pourvu qu’il ne se voie pas mais assumer d’avoir eu recours à la médecine et/ou à la chirurgie esthétique et être mince tout en respectant ses rondeurs pourvu qu’elles soient harmonieuses et instagéniques : si le body positive a diversifié les standards de beauté et permis à des millions de femmes de vivre mieux avec leur corps, il n’a pas aboli les injonctions esthétiques qui pèsent sur elles. Au contraire.

Il y a des gens pour qui le printemps revient avec les premières robes à fleurs dans les vitrines, la première barquette de fraises couleur Cheetos sur les étals des primeurs ou la première terrasse sans capote -je parle de cette bâche à bobos qui recouvre le moindre bout de trottoir parisien et sous lequel les autochtones, dont moi, nous compressons façon César à barbe et/ou à messy bun pour siroter un verre de blanc tiède à 10€ apporté 45 minutes après la commande par un serveur excédé sous un chauffage d’extérieur banquisovore mais hyper compensé par nos nouveaux t-shirts en coton bio équitable récolté sur les rooftops du 11ème ou au moins importés en France à dos d’âne (les vrai.e.s savent).

Il y a des gens qui haïssent tellement l’hiver que le moindre nano-signe est annonciateur de son départ -« yeah, il est 15h37 et il ne fait pas encore complètement nuit : bientôt les tongs ! ». Je suis de ces gens-là : mon coeur pondait des paillettes hier devant les bourgeons sur l’arbre en face de chez moi, malgré mon cerveau qui jouait les rabats-joie : « T’es con ou quoi, c’est le réchauffement climatique, égoïste ! Inconscient ! Trump ! »

Et puis il y a des gens pour qui le printemps revient avec le Spécial Rajeunir, métaphore printanière s’il en est et premier d’une longue série de Spécial Mincir/Raffermir/Sculptir, qui sort en général quand on a encore une mine de frangipane et des fèves entre chaque dent.

Je suis de ces gens-là aussi, d’autant que j’ai longtemps travaillé pour la presse féminine -je travaille toujours, mais moins. Peut-être plus du tout après ce post, suspense…-, où les contraintes de production obligent à parler maillots et crèmes solaires, anti-cellulite, anti-rides, anti-acné, anti-tâches, anti-rougeurs, anti-vraie vie plusieurs semaines avant que la météo permette de risquer effectivement le nez (rouge, humide et gercé) hors du col roulé.

La semaine dernière, Elle a donc sorti son rituel numéro Spécial Rajeunir,  dans lequel « des femmes montrent leur coup de jeune réussi » à côté d’Eva Herzigova, « rayonnante quadra » qui en paraît 28 et nous explique les secrets de sa « vitalité » (NB : grâce au body positive, la bonnasserie s’appelle désormais la « vitalité », c’est plus inclusif).

Rien de nouveau sous le soleil, enfin, sous le ciel couloir de trottoir, si ce n’est que de mémoire, c’est la première fois que le Elle titre ouvertement sur la chirurgie esthétique, longtemps considérée comme un « acte honteux », comme l’écrit dans son édito Isabelle Martorell, la rédactrice en chef beauté du magazine, et qu’elle présente comme un acte d’empowerment (vraie nouveauté 2019 : le bistouri outing, le Botox Pride, l’acide hyaluronique power).

Et là, ça a fait braoum dans ma tête. D’autant plus fort que quelques pages plus loin, le magazine publie des « extraits exclusifs » du livre qui « révèle (la) véritable influence » de Madame la Présidente du nom de cette enquête que les journalistes Ava Djamshidi et Nathalie Schuck consacrent à Brigitte Macron. Extraits exclusifs dans lequels il est au moins autant question de l’influence politique de l’épouse du Président de la République que de son âge et surtout, de leur différence d’âge, de la longueur de ses jupes, de la hauteur (et du prix) de ses souliers, de son brushing, de son régime alimentaire, de sa routine sportive, de sa (trop ?) grande minceur et de « sa gueule », comme le dit d’elle-même Brigitte Macron citée par les journalistes.

Je ne ferai pas semblant de m’étonner que l’on s’intéresse davantage à l’apparence physique de la caution humaine d’un homme qui sans elle ne serait qu’une version luxe de Siri -sans déconner, vous avez vu Emmanuel Macron grand débattre ? Cet homme a réponse à absolument tout, c’est fascinant ! Le Trivial Pursuit doit se sentir comme Docteur Maboule à côté de lui… Bref. Je disais : l’article ne fait que reprendre le sujet des principales recherches concernant Brigitte Macron :

… qui sont à peu près les mêmes quelle que soit la femme célèbre dont on tape le nom sur Google. Faites le test : « nue », « âge », « jeune », « poids », « mari » sont les mots-clés systématiquement accolés au nom d’une personnalité féminine.

Il n’est pas question de faire ici le procès d’un titre spécifique de la presse féminine mais d’un système tout entier concentré sur les caractéristiques « extérieures » des femmes -en l’occurrence, leur enveloppe corporelle et leur mec, parfois leurs enfants- et qui se nourrit de leur manque d’assurance en même temps qu’il les condamne à n’exister que dans l’apparence, la séduction, et la rivalité permanentes. Que celle qui n’a jamais comparé son propre cul à celle de sa voisine de serviette sur la plage au lieu de s’intéresser à des sujets vraiment importants comme le patriarcat, la tranche horaire de l’Happy Hour ou les épaules du sauveteur me jette Beauté fatale, le brillant essai que Mona Chollet a consacré aux injonctions esthétiques qui infusent dans le cerveau des femmes dès leur naissance.

L’essai en question date de 2012. Il n’a pas pris une ride (lolilol !), mais entre temps, la charge mentale en matière de beauté ne s’est pas allégée. Au contraire.

Si je résume à la tractopelle : de l’Antiquité jusqu’à il y a environ 3-4 ans, les femmes étaient obligées de s’approcher le plus possible du canon de beauté en vigueur si elles voulaient réussir dans la vie, c’est à dire trouver un chouette mari. Pour cela, il fallait qu’elles bossent, ou plutôt qu’elles souffrent car c’est bien connu : « Il faut souffrir pour être belle », donc pour réussir dans la vie, donc pour trouver un chouette mari. Evidemment, depuis l’Antiquité et partout dans le monde, il y a toujours eu des badasses pour ignorer les codes et réussir leur vie par elles-mêmes et selon leurs propres critères définis librement, mais enfin, admettons qu’elles n’ont jamais été légion, et la majorité des femmes souffraient donc pour réussir en trouvant ça normal, voire logique.

Dans les années 80 les filles qui réussissaient le mieux avaient le physique de Cindy Crawford, dans les années 90, celui de Kate Moss, dans les années 2000 celui d’un stick Ancel (très bronzé, très maigre, avec deux gros grains de sel à la place des seins), dans les années 2010 celui de Kim Kardashian et à la fin des années 2010… c’est plus compliqué, car les standards de beauté se sont enfin -EEEEEEENFIIIIIIIIIIIIIIIIN !!!- diversifiés grâce à Instagram, qui a inventé des femmes qui n’existaient pas jusqu’alors : des grosses, des Noires, des Asiatiques, des vieilles, des voilées, des poilues, des handicapées, des pas maquillées (pour rappel : Alicia Keys est considérée comme une révolutionnaire car elle a osé présenter un visage non maquillé en public en… 2016), des avec des particularités physiques extraordinaires qu’on n’avait jamais vues jusqu’alors (virtiligo, albinisme, voire carrément cellulite, règles ou vergetures !!!) Où étaient donc toutes ces femmes que l’on n’avait jamais vues ? Sans doute bloquées à la frontière d’une autre planète…

Bref, le body positive a permis à des millions de femmes de prendre conscience que la cellulite ou des pores dilatés n’empêchaient pas de réussir sa vie, c’est à dire de trouver un mec avec lequel elles ne sont désormais plus obligées de se marier #progrès #révolution #girlpower.

Il était temps.

Le problème, c’est que le body positive n’a pas du tout allégé la charge mentale esthétique, il a simplement mieux réparti son poids pour qu’elle soit plus facile à porter. Il n’a pas éradiqué les injonctions esthétiques qui pesaient sur l’inconscient féminin, il les a simplement diluées.

Ainsi la Une et le contenu du Elle de la semaine dernière sont-ils symptomatiques de ces nouvelles injonctions contradictoires qui nous collent de nouveaux capitons au cerveau, dont on est désormais priées d’être fières. Car aujourd’hui on a le droit d’avoir plus de 25 ans mais il ne faut pas que ça se voie mais si ça se voit il faut l’assumer haut et fort parce que la médecine esthétique est un acte d’empowerment dont il n’y a pas lieu d’avoir honte -ce qui est vrai : il n’y a aucune honte à investir l’argent que l’on gagne à la sueur de son front dans son propre front, pour éviter qu’il plisse. C’est genre, de l’économie circulaire. Et il n’y a aucun mal à vouloir remodeler son propre corps pour qu’il plaise à la personne qui l’habite. Encore faut-il que cette personne puisse faire la part des choses entre ses désirs à elle et les désirs d’une société dans lesquels les canons de beauté des femmes sont encore déterminés par des hommes, pour vendre un idéal de bonheur accessible en achetant des voitures, du shampooing, des lave-vaisselle ou des cubes de fromage.

Aujourd’hui on a le droit d’être maigre mais en bonne santé ou grosse mais pas molle ou vieille mais « bien conservée » ou naturelle mais avec un joli teint ou poilue mais pas négligée, on a le droit, mieux (ou pire), on a le DEVOIR d’assumer ses « défauts » mais pas celui de se laisser aller ou simplement, de les ignorer.

C’est ça qui me gêne le plus. Que les normes de beauté changent et se diversifient, c’est cool. Que leur corps pose moins de problèmes qu’hier aux femmes, c’est cool. Qu’il continue néanmoins de poser question, c’est lourd.

S’il est indéniablement un progrès, le body positive dont j’ai déjà parlé ici ne libère pas pour autant les femmes de la peur de ne pas plaire, de ne pas correspondre aux nouvelles attentes d’une partie au moins de la société, de ne pas mériter l’attention et l’amour d’une masse indéterminée d’individus. Il n’affranchit pas du jugement extérieur sur l’apparence extérieure, qui continue de déterminer la valeur des femmes.

La vraie révolution consisterait à redéfinir la féminité, pour qu’elle ne repose plus exclusivement sur des critères de beauté, si pluriels soient-ils.

Coup de coeur maximal pour le One Woman Show de Marina Rollman, dans lequel la chroniqueuse de France Inter évoque le baby sitting du fils de Nathalie Portmann, la notoriété, la dépression, la religion des starts-ups et du Cross Fit, les inégalités hommes-femmes en matière d’orgasmes… C’est extrêmement drôle, fin et bien écrit. Courez-y !
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