Description du projet

Pourquoi a-t-on tant de mal avec le mot « féminicide » ?

Le terme, de plus en plus employé dans les médias, a pourtant du mal à s’imposer dans l’espace public où il est encore souvent accueilli avec indifférence, scepticisme, voire avec agacement. Pourquoi tant de défiance vis-à-vis de ce mot récent qui désigne un acte criminel commis depuis des siècles ? Quelques hypothèses, alors que vient de s’ouvrir le premier Grenelle des violences conjugales dont Marlène Schiappa assure qu’il ne sera pas juste un « Grenelle des bons sentiments. »

Parce qu’on ne sait pas de quoi il s’agit exactement

La différence entre une femme tuée par un chauffard ivre, et une femme battue à mort par son compagnon parce qu’elle voulait le quitter ? La première a été victime d’un homicide involontaire, la seconde d’un féminicide. La disparition de la première n’en est pas moins tragique puisqu’elle n’en est pas moins morte, mais la nuance est fondamentale parce qu’elle distingue un accident au sein de la société d’une maladie de société, et que le traitement social et judiciaire n’est donc pas le même. Un homicide, c’est un meurtre, un féminicide, c’est le meurtre d’une femme parce qu’elle est une femme, parce que même lorsque la loi lui garantit les mêmes droits que les hommes au sein d’une société prétendûment égalitaire, les vieux restes de culture patriarcale incrustés dans le fond de l’inconscient collectif contaminent sa liberté dont les esprits les plus oxydés estiment qu’elle reste soumise à l’aval des hommes. Il y a moins d’un siècle, la loi reconnaissait davantage de droits aux hommes qu’aux enfants et aux femmes, qui, soumis.es à l’autorité de leur père puis de leur mari, étaient donc considérées comme des mineures à vie. Le sexisme culturel que l’on confond encore avec la sacro-sainte « loi de la nature » explique donc sans doute en partie la raison pour laquelle le terme « féminicide » ne soit apparu qu’en 1976… alors que celui d’ “infanticide“, soit le meurtre d’un.e mineur.e, existe pourtant depuis l’Antiquité.

Quoi qu’il en soit, on doit l’invention du terme à la sociologue américaine Diana Russell, qui lui consacra un ouvrage publié en 1992 intitulé Feminicide, the Politics of women killing (non traduit en français). Elle y répertorie les différentes formes de féminicides à travers le monde, car tous ne relèvent pas de la sphère privée, et tous ne sont pas commis dans le cadre conjugal par un conjoint ou un ex-conjoint. Première nuance, qui n’a pas échappé aux autrices d’une tribune publiée hier sur le site de France Info qui regrettent que le Grenelle du gouvernement se concentre sur les seules violences conjugales.

Lorsqu’un misogyne fait évacuer les hommes d’un amphi pour tirer sur les étudiantes, c’est un féminicide. Lorsqu’un jeune américain poste une vidéo pour expliquer sa haine des femmes avant d’assassiner six personnes et en blesser dix autres en Californie, c’est un féminicide. Un crime « d’honneur », qui consiste à tuer la ou les femmes de sa famille coupable.s ou présumée.s coupable.s d’avoir failli aux règles d’une société machiste, c’est un féminicide. Décider que la vie d’une femme vaut moins que l’honneur d’un homme, c’est un féminicide. Tuer une femme à cause d’un conflit lié à sa dot, c’est un féminicide, tuer une femme en raison de son orientation sexuelle, aussi. Les avortements sélectifs de foetus féminins, ce sont des foeticides féminins (eh oui : on ne peut pas être pour l’avortement en vertu du fait qu’un foetus non viable n’est pas une personne, et considérer que les foetus féminins sont plus des personnes que les foetus masculins…).

Et, donc, tuer son épouse à coups de canne et de poings, comme c’est le cas du 101ème féminicide répertorié en France cette année et commis par un homme de 94 ans sur son épouse de 92, ou la rouer de coups pour qu’elle meure plutôt que de vivre sa vie comme elle l’entend, avant d’enfouir son cadavre sous un tas d’ordures, ce sont des féminicides. En résumé, tous les homicides de femmes ne sont pas des féminicides mais dès qu’un homme tue une femme parce qu’il estime qu’elle a outrepassé ses droits dont il estime être le seul dépositaire, c’en est.

Parce que le Code pénal ne reconnaît pas le féminicide

C’est l’une des revendications de certaines associations féministes, pour lesquelles l’inscription du terme féminicide dans le droit français impliquerait « plus de reconnaissance, de moyens, et une meilleure prise en charge » d’après Raphaëlle Rémy-Leleu, porte-parole d’Osez le féminisme. Si la plupart des pays d’Amérique latine – Mexique, Argentine, Bolivie, Chili et Pérou, notamment – ont inscrit le féminicide dans leur code pénal, ce n’est pas le cas en France, et il a même fallu attendre 2017 pour que la loi Egalité et citoyenneté reconnaisse que le fait de « s’en prendre à quelqu’un en raison de son sexe, son orientation sexuelle ou identité de genre vraie ou supposée » est une circonstance aggravante. Puisque le terme n’existe pas officiellement dans la loi, et que son apparition dans les médias est elle-même très récente, il n’est hélas pas étonnant qu’un seul dictionnaire français le définisse à ce jour – en l’occurrence Le Robert, depuis 2015 -, et que le féminicide passe donc toujours pour l’un de ces mots nouveaux donc forcément suspects qui entrent par effraction dans le dico chaque année, comme « fashionista », « rageux » ou « chatbot ». Par ailleurs, le correcteur automatique le considère toujours comme une faute d’orthographe, et lorsqu’on effectue une recherche sur le thème « féminicide », Amazon nous oriente vers le rayon « féminité » (sic, sic et resic).

Parce qu’on confond encore meurtre de femme et problème de couple, voire carrément preuve d’amour

En France, pays de la galanterie et de la liberté d’importuner chère à l’un de nos monuments classés au patrimoine historique (pas la Tour Eiffel, l’autre : Catherine Deneuve), jusqu’en 1994, le fait de tuer quelqu’un « par amour » était une circonstance atténuante, car les juges (pas tous) considéraient que l’amour pouvait faire perdre le contrôle et, bon ben, pas de bol, la vie. Il y a vingt-cinq ans, littéralement une poussière de temps, la mort était donc une sorte d’effet secondaire certes assez définitif de l’amour. Je me souviens qu’il y a seize ans, après que Bertrand Cantat ait frappé Marie Trintignant à mort, la presse pas uniquement de caniveau s’était émue de la fin tragique – surtout pour Marie Trintignant, donc -, de ce qu’elle avait décrit à l’époque comme une « relation passionnelle » dont on fait les films cultes et les « mythes contemporains », je cite l’Obs. Dans son article daté de 2013, la journaliste s’émeut de ce que le chanteur de Noir Désir soit, je cite encore, « condamné à une double peine aussi informelle qu’infinie, (et ne puisse plus), à entendre ses plus féroces contempteurs, exercer son métier, le seul qu’il ait pratiqué depuis son adolescence : chanteur » avant de lui tapoter affectueusement le dos, courage bonhomme, lui qui « a dû affronter d’autres déchirures qui s’enchaînent comme les perles noires d’un collier piquant : après Marie Trintignant, (…) sa mère est décédée brutalement ». Insérer ici dix emojis tête qui explose. « La tragédie de Vilnius est, comme tous les drames conjugaux, d’abord l’histoire d’un homme et d’une femme, écrit-elle encore avec des sanglots de dix kilos chacun dans la plume. L’histoire de Marie et de Bertrand, dans toute leur banale et extraordinaire humanité (…), parle de choses ancestrales, simples et terribles, l’amour, la famille, la mort. » Chabadabada, pendant qu’on y est, aussi ?

Cette romantisation surréaliste, cette façon de minimiser un meurtre en le transformant en  dommage collatéral de la passion que chacun, et surtout chacune, est censée vouloir vivre est caractéristique d’une société qui continue de déresponsabiliser certains criminels (pas tous) en raison de leur talent, de leur notoriété, de leur physique avenant, de leurs sentiments (« mais il l’aimait ! ») ou tout simplement, de leurs humeurs. Dans l’article de La Dépêche, qui fut parmi les premiers à signaler le 101ème féminicide de l’année, pas un mot sur la victime, en revanche il est précisé, deux fois, que le meurtrier « avouait être fatigué », comme si cela pouvait expliquer son…, quoi…, « geste malheureux » ? Oups ?

J’aimerais rappeler un détail que les « romantiques » ont parfois tendance à oublier : on ne tue pas quelqu’un « par amour », tout simplement parce que la violence n’a rien à voir avec la passion mais avec la volonté de posséder l’autre, or on n’aime pas quelqu’un dont on estime qu’elle est une annexe de soi-même, et pas un individu à part entière libre de ses actes et de ses choix. On n’aime pas quelqu’un dont on estime que la liberté, les actes et les choix effectifs ou présumés la « souillent. » On n’aime pas quelqu’un dont on indexe la valeur morale sur des critères sexistes qu’on n’applique pas à soi-même. On n’aime pas quelqu’un dont on préfère qu’elle soit morte que libre. Point barre.

Parce qu’une femme est toujours un peu responsable de ce qui lui arrive, quand même…

Enfin, ça dépend des femmes, bien sûr. Certaines sont d’authentiques victimes AOC, et d’autres l’ont « quand même un peu cherché… » parce que « y en a qui abusent, hein… » Alexia Daval, par exemple, qui « rabassait son mari » selon le principal intéressé et son avocat, ne méritait-elle pas un peu d’être frappée, puis étranglée jusqu’à ce qu’elle meure, avant que son époux sensible n’aille balancer son corps en forêt et y mette le feu ? J’ai beau savoir que la moindre agression de femme, célèbre ou anonyme, ne manque jamais de déclencher ce genre de réflexe qui se fait passer pour une réflexion, je ne m’y habitue pas. C’est d’ailleurs bon signe : ce qui est inquiétant, c’est le fait de s’habituer à la violence ou de faire semblant d’être « au-dessus de ça », comme si le fait de survoler le problème le faisait disparaître, comme si les femmes n’étaient jamais plus dignes que dans le silence – sans compter que le silence des femmes dans l’espace médiatique a montré la preuve de son efficacité contre les inégalités de genre, hein… Mais revenons-en au meurtre d’Alexia Daval, que la plupart des médias n’ont pas qualifié de féminicide, aux 101 victimes répertoriées de féminicides en 2019, à tous les féminicides que l’on a ignorés jusqu’en 2006, date à laquelle on a commencé à les compter officiellement du moins dans le cadre conjugal, ainsi qu’à toutes les agressions sexistes que les femmes subissent chaque année, dont le nombre reste obstinément constant… 

Dans un billet publié sur le blog de Médiapart, Kenzo Mastronuzzi rappelle d’où vient le victim blaming, ce procédé fascisant qui consiste à justifier un acte d’oppression en le civilisant, en le transformant en un instrument de justice qui équilibrerait les responsabilités de la victime et de son agresseur. Je suis sidérée et profondément inquiète qu’en France en 2019, on continue de juger systématiquement l’agression d’une femme à l’aune de sa propre responsabilité À ELLE, comme s’il y avait des vraies victimes et des victimes pas tout à fait casher, comme si on pouvait justifier un acte par un comportement, la nature supposée d’une personne, et comme si le problème ne venait pas du fait que l’on tue quelqu’un mais du fait de se laisser tuer. Alexia Daval ? Chiante : faut pas s’étonner que son mec la tue, « elle avait qu’à pas ».

Ce victim blaming ordinaire dont même le chef du service d’information et de la communication de la police nationale a conscience brouille évidemment le radar de la justice, mais il brouille aussi le radar interne des victimes d’agressions sexistes : 83% d’entre elles ne portent pas plainte en métropole (91% à la Réunion) parce que la procédure est éprouvante ou parce qu’elles ont peur des représailles, mais aussi parce qu’elles n’ont pas toujours conscience d’être des victimes, à force qu’on leur explique qu’elles l’ont « un peu cherché » ou qu’il y a « pire ailleurs. »

S’ils sont évidemment indispensables, les moyens financiers réclamés par les associations ne suffisent donc pas. Tant que l’on ne déconstruira pas cette échelle de la culpabilité féminine qui sert à mesurer toutes les agressions dont elles sont victimes, tant que l’on pensera des victimes qu’elles « zavaient qu’à pas » (s’habiller comme ça, dire ci, faire ça…) et/ou qu’elles « zavaient qu’à » (en parler, porter plainte, partir, etc.), tant que la majorité de la population française déresponsabilisera spontanément une moitié de la population pour responsabiliser l’autre moitié, les chiffres des violences conjugales et sexistes ne baisseront pas.

Parce qu’on ne parle jamais des hommes agressés par leurs compagnes, hein !

C’est la réflexion bonus livrée avec celle concernant la responsabilité de la dame dans son agression, formulée le plus souvent par des hommes, mais pas que (rappelons que le sexisme n’a pas de genre et que les femmes pratiquent autant et aussi bien que les hommes, exactement comme le féminisme). Je remarque d’ailleurs que dans le cas des hommes battus, on n’évoque jamais la responsabilité potentielle de la victime, on ne dit jamais « ouais mais y en a qui cherchent… » ou « il avait qu’à pas », comme si le sexe de la victime suffisait à déterminer sa valeur morale. Quoiqu’il en soit, OK, parlons des hommes victimes de violences conjugales. D’après les chiffres du ministère de l’Intérieur, en 2017, 21 hommes ont été tués par leur conjointe ou ex-conjointe, ils représentent donc 13,9% des victimes d’homicides conjugaux. Parmi les femmes ayant tué leur compagnon ou ex-compagnon, 69% étaient victimes de violences conjugales. Les hommes battus existent, malheureusement,  le sexe d’un.e agresseur.se ne le disculpe évidemment pas ni ne constitue une circonstance atténuante, et la parole de ces victimes doit être entendue : c’est indéniable. Mais les statistiques officielles confirment que les violences conjugales résultent d’une inégalité systémique entre les deux sexes en même temps qu’elles les alimentent. Et puis il serait temps de comprendre que les violences subies par une catégorie de la population, quelle que soit la taille de la catégorie, n’invalide en rien les violences subies par une autre. Ce n’est pas parce que certains hommes sont battues que les femmes battues le sont moins, et qu’on doit s’en foutre, en clair. Et encore une fois, aucun esprit n’est trop étroit pour ne pouvoir contenir qu’un seul et unique sujet de préoccupation en rejetant violemment tous les autres : ce n’est pas parce qu’on se préoccupe d’écologie qu’on se bat la couenne du racisme, ce n’est pas parce qu’on milite contre le racisme qu’on se cogne de l’homophobie, et ce n’est pas parce qu’on se préoccupe des femmes battues qu’on se carre des hommes battus. Cessons une fois pour toutes de hiérarchiser les combats.

Parce qu’il n’y a pas « tant de féminicides que ça en France… »

C’est vrai, proportionnellement, il y a moins de féminicides en France qu’au Mexique, par exemple, ce qui ne devrait pas être de nature à nous réjouir mais à nous désoler encore plus. Mais d’abord, le nombre de féminicides en France, sans doute sous-estimé, cache une forêt d’agressions sexuelles et sexistes qui sont elles-mêmes largement sous-estimées puisqu’on le rappelle, près de neuf victimes sur dix ne portent pas plainte, et leur nombre ne baisse pas. Et ensuite, le procédé consistant à se rassurer en  comparant sa situation merdique à des situations encore plus merdiques, plutôt que de vouloir plus logiquement tendre vers une situation pas merdique DU TOUT où l’on ne risquerait pas d’être agressée parce qu’on est une femme, est un procédé particulièrement merdique : depuis quand le fait de barboter dans moins de caca que d’autres, ça pue moins que de barboter dans pas de caca du tout ? Et jusqu’à quand acceptera-t-on de barboter dans le caca chié par des gens qui nous parlent de mesquinerie parce que “y a pire”, en nous réjouissant de n’en avoir que jusqu’aux chevilles alors qu’ailleurs dans le monde, d’autres en ont jusqu’à la taille ?

Tant que l’on considèrera que les féminicides sont une « histoire d’une banale et extraordinaire humanité », que les violences sexistes sont des « problèmes de couple » qui relèvent de la sphère privée et non du domaine public, tant que l’on refusera d’admettre que les « coups de folie » souvent invoqués en pareil cas ne sont pas exempts de sexisme ordinaire, tant que l’on apprendra aux petites filles que si les garçons les embêtent, c’est parce qu’ils les aiment bien, et tant que la plupart des hommes considèreront que les féminicides sont un problème de femmes alors que c’est leur problème à eux, les violences faites aux femmes continueront d’être traitées comme des lubies de féministes, alors que c’est un problème de société, que l’Etat ne peut pas résoudre sans qu’on y mette collectivement et individuellement du nôtre. Sortons-nous les doigts de devant les yeux. Ca urge.

(c) @paulinemakoveitchoux ; Albert Facelly pour Libération ; Sipa ; Rémi Brancato / Radio France ; Alain Pitton / Nurphoto