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Pourquoi les femmes ne savent pas glander ?

 

Mais surtout : comment y parvenir quand même, et continuer à la rentrée ?

Cet été, les Christophe Colomb du bien-être ont découvert une nouvelle façon révolutionnaire d’alléger sa charge mentale d’un bon quintal. Venu du Nord de l’Europe, comme le hygge danois, cet art du sirotage de thé sous un plaid tricoté main, et le lagom à la suédoise qui préconise d’aborder la vie avec une saine modération, le niksen néerlandais, auquel le Time a consacré un article la semaine dernière, consiste en gros à ne rien foutre sans culpabiliser, ce qui est doublement compliqué, en tout cas pour moi.

A l’instar de beaucoup de femmes, je suis une sous-douée de la glande.Même lorsque je suis fatiguée au point de ressembler, du dedans comme du dehors, à une étagère Ikea mal montée, je n’arrive pas à ne rien foutre parce que dès que je m’arrête, ma culpabilité se déclenche automatiquement, un peu comme un générateur de secours, et je déglande instantanément. Ce n’est que lorsque je commence à penser en croate que je m’arrête pour partir en vacances, en général dans un pays dont je ne comprends pas la langue, sinon ça me déconcentre.

Il paraît que le niksen est excellent pour la santé physique et morale, mais aussi intellectuelle : les glandeurs seraient en effet plus créatifs que les hyperactifs. Pour bien faire, il faudrait donc se contenter d’être – et ne rien faire, justement, ou alors quelque chose qui détende vraiment le cerveau. Scroller cinq kilomètres sur Instagram, binger Les Marseillais ou des tutos sur Youtube ne compte pas dixit les gourous du niksen, qui préconisent des loisirs vintage comme le tricot, le coloriage, la marche à pied sans passage par le pressing ou le Franprix, le jardinage ou le bricolage pas trop intensif : restaurer un vieux meuble, c’est bien, monter une cuisine, c’est moins bien, même – surtout – si elle est suédoise.

Or j’ai remarqué que ne rien faire est un luxe que peu de femmes s’octroient, même lorsqu’elles en ont les moyens. En fait, je connais peu de femmes dont le temps « actif » est foncièrement différent du temps censément « inactif » des week-ends et des vacances. En dehors des vacances et des week-ends, la plupart de ces femmes courent après le temps, elles rustinent chaque trou de leur quotidien saturé de tâches à exécuter avec du pliage de linge, du rangeage de trucs, du triage de machins, du cherchage de personnes ou de choses, du nettoyage de surfaces ou d’enfants, du remplissage de frigo ou d’estomacs… toute cette organisation invisible et socialement déconsidérée qui menace à tout moment de faire flamber des hectares d’esprits féminins saturés d’injonctions et de préjugés sur ce que doit être le « bon » temps, par opposition au temps « perdu ». Mais pendant les week-ends et les vacances, le temps des femmes n’est pas très différent : allégé parfois, ou délocalisé, mais à peine reconfiguré. Même moi qui n’ai pas d’enfant et qui ai la chance de pouvoir partir en vraies vacances où je me colle les pieds sous la table et dans des draps tirés par quelqu’un d’autre, je ne sais pas regarder voler les mouches parce que moi aussi, j’ai appris que le temps, c’est un peu comme le pot-au-feu, faut pas le gâcher, et s’il en reste faut le recycler pour faire quelque chose.

 

Alors bien sûr, on peut accuser le poil dans la main des hommes hétéros en couple, surtout lorsqu’ils sont pères de famille (si l’on cumule travail professionnel, domestique et parental, les mères actives travaillent 13h par jour contre 11h pour les pères actifs, rappelle Titiou Lecoq dans son livre formidable, « Libérées ! Le combat féministe se gagne devant le panier de linge sale », dont je vous recommande chaudement la lecture).

 

Mais il n’y a pas que ça. Le temps et le rapport au temps sont genrés, et temps d’une femme, même si elle est célibataire mais surtout lorsqu’elle est en couple et surtout surtout lorsqu’elle est mère, est un temps optimisé qui doit être profitable. « Gagner du temps » par exemple, c’est vraiment un truc de meuf : je ne connais aucun mec qui « gagne du temps pour demain » en rangeant, nettoyant, organisant… En fait, le temps d’une femme est du compost sur lequel pousse le temps des membres de son foyer. Et même lorsqu’elle ne consacre pas son temps aux autres, la femme lambda, dont je suis, n’en profite pas pour rester sur son lit en étoile de mer à compter les fissures au plafond ou à chantonner du Mylène Farmer, comme le préconise le niksen (pour être honnête, l’article ne mentionne pas spécifiquement Mylène Farmer, il parle plutôt de « s’asseoir simplement sur une chaise et de regarder par la fenêtre »). Non, la femme lambda en profite pour s’améliorer, physiquement et/ou intellectuellement.

Cumulées, j’ai passé des mois à lisser, brusher, muscler, blondir, maquiller mon apparence pour m’approcher des canons de beauté sexistes qui ont façonné mes propres représentations du corps et donc, mon rapport aux autres et à moi-même. Je n’ai (un peu) levé le pied, enfin, la main de la crème anti-cellulite/âge/tâches/boutons/relâchement/rougeurs/vie-normale que pour mieux me muscler l’intérieur de la tête : lorsque je ne « fais rien », en réalité, je lis, je binge des films et des séries, je rattrape l’actualité, je checke mes mails, je scrolle, j’écoute des podcasts plus intelligents que moi, je vais visiter des villes et des musées, bref, même quand je me détends, mon cerveau est en position gainage.

Les américains, qui prétendent avoir inventé la lune pour pouvoir marcher dessus les premiers, appellent ce temps consacré à soi-même le metime ou le selfcare, littéralement, « temps pour moi » et « veiller sur soi-même », qui n’est pas exactement le même concept que la glande hardcore mais s’en rapproche puisqu’il s’agit de temps « libre ». Au moment où j’écris ce post, on compte 5,9 millions d’occurrences pour #metime et 18,7 millions pour #selfcare, signe qu’il y a un marché de la glande. Ce qui est frappant, c’est que 99,9% des images hashtaguées #metime ou #selfcare figurent des femmes ou proviennent de comptes féminins. Les hommes n’ont pas de metime. Depuis la préhistoire, le metime des hommes n’a même pas de nom tellement c’est du normal time. Les hommes veulent du temps pour eux ? Ils le prennent, quitte à racler les nappes phréatiques de journées saturées d’occupations diverses. En fait, la vraie différence entre la plupart des hommes et la plupart des femmes, c’est qu’eux n’ont pas l’impression de voler du temps à quelqu’un d’autre lorsqu’ils font ce qu’ils veulent, ou qu’ils niksennent sans le savoir. La plupart des hommes savent glander parce qu’ils sont propriétaires de leur temps, alors que la plupart des femmes ont le sentiment de l’emprunter.

Ca aussi, ça doit changer. Il y a 35 ans, Françoise Giroud affirmait que l’égalité serait atteinte le jour où, à un poste important, on désignerait une femme incompétente. J’ajouterais que l’égalité sera atteinte le jour où l’on cessera de considérer qu’on « perd du temps » lorsqu’on ne fait rien du temps qui nous appartient.

(c) Colin Dodgson pour Oyster Magazine