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Les femmes célibataires ne sont ni des “vieilles filles” ni des “célibattantes”

C’est la journée internationale des célibataires, créée en 2009 par Alibaba, le géant du e-commerce chinois nul en RSE, pour des raisons bassement commerciales.

Bon.

Mais c’est quand même l’occasion de mesurer le chemin parcouru en terme de représentation du célibat au féminin.

(c) capture d’écran / “Love on the brain”, Rihanna

D’abord, il y eut « la vieille fille »

A l’époque pas 100% révolue où l’on n’avait pas peur du double standard, l’homme célibataire était volontiers considéré comme un niqueur compulsif attaché à sa liberté, tandis que la femme célibataire était plus souvent perçue soit comme une chieuse de compétition incapable de « retenir » un mec, soit comme une « vieille fille » asexuée et aigrie dont on disait qu’elle aurait eu besoin « d’un bon coup de bite. »

A ce sujet… C’est rigolo cette tendance qu’ont les cismecs à investir leur bite de pouvoirs magiques, un peu comme la baguette de la fée Clochette, vous avez remarqué ? Un bon coup de bite est censé guérir le célibat, l’homosexualité féminine, les revendications égalitaires, la « mauvaise » humeur, c’est à dire toute humeur qui déparerait une licorne en peluche rose… La bite, c’est vraiment le couteau suisse du patriarcat : les mecs se baladent avec une malette à outils dans le slip, c’est vraiment bien pensé…

Jadis il y a cinq minutes, le célibat était donc la preuve d’une masculinité triomphante, et d’une féminité défectueuse.

Alors même que le mariage à visée reproductive continue d’être la norme à Hétéroland, ce qu’on nous vend depuis des siècles comme le seul lifegoal féminin qui vaille est toujours considéré comme une entrave à la sacro-sainte liberté masculine.

Être « vieille fille », c’est souffrir du double stigmate de l’âge et du célibat, réputés aller de paire : plus on vieillit, moins on a de chance de concubiner. Or dans une société où l’âge aussi est profondément genré, une femme vieillit en années chien à partir de 25 ans…

Mais ne pas être « vieille fille », c’est « passer la corde au cou » d’un malheureux, dont on dit encore qu’il « se fait avoir » ou « piéger » lorsqu’il pose sa brosse dans le verre à dents puis sa graine de bébé dans l’utérus de Madame.

Autrement dit, ce que le patriarcat nous impose pour être socialement validée passe depuis toujours pour une ruse féminine machiavélique. On dirait un scénario de Paul Verhoven, mais qui durerait depuis des siècles.

Puis Bridget Jones et Carrie Bradshaw inventèrent la « célibattante »…

La célibattante est au féminisme ce que l’assiette carrée fut au service de table : une fausse bonne idée créée au tournant des années 2000, désormais ringarde et encombrante. On aurait dû se méfier d’un terme qui emprunte au lexique viriliste de la guerre mais n’a jamais eu d’équivalent masculin… et pour cause. « Célibataire » n’ayant jamais été un stigmate au masculin, les hommes célibataires n’ont jamais eu à « se battre » contre les préjugés liés à leur statut conjugal, ni à le maquiller avec un mot-valise censément empouvoirant.

Entre deux pubs pour un site de rencontres (sic) et une culotte gainante (re-sic), le site celibattantes.fr expliquait en 2016 que le concept, particulièrement peu inclusif, est « assez spécifique à la Parisienne ou l’urbaine de manière générale, ayant déjà été en couple, âgée de 25 à 40 ans, avec ou sans enfant. (…) » Contrairement à la « simple célibataire traumatisée » – comprendre : vieille, pauvre et provinciale -, la célibattante « revendique son statut d’ ‘independant woman’ (…) : féministe non, affirmée oui. »

Pardon, j’aurais dû préciser que la lecture de ce paragraphe était susceptible d’entraîner d’importants saignements des yeux et de violentes crampes de cerveau…

Plus loin, l’autrice de l’article explique au cas où on aurait mal compris que « la célibattante, contrairement aux idées reçues, n’a pas envie d’être seule. Bien au contraire, elle cherche l’homme de sa vie (…) mais pas à n’importe quel prix », ce qui peut les faire « parfois passer pour des castratrices. Mais détrompez-vous Messieurs, c’est juste une assurance qu’elles souhaitent se donner. Elles ont besoin de vos bras réconfortants et de votre assurance. »

Je vous épargne le reste de l’article, qui résume toutefois l’ambiguïté d’une génération de femmes ou plutôt, de la catégorie blanche hétéro CSP+ d’une génération de femmes économiquement et socialement indépendantes, confrontées à la précarisation galopante du couple… mais toujours éduquées à redouter le célibat.

Ni “seule”, “solo” ou “single”,  juste “célibataire”

Aujourd’hui, 2 Français.e.s sur 5 sont célibataires, et selon un sondage Ipsos cité hier soir par Maïa Mazaurette sur le plateau de Quotidien, 60% d’entre elleux associe « célibat » à « liberté », contre 26% à « solitude ». Le sondage ne distingue pas le genre des sondé.e.s, néanmoins on peut raisonnablement avancer que les Françaises célibataires vont bien, aussi bien en tout cas que les femmes en couple dont on ne suppose jamais par défaut qu’elles sont malheureuses, alors qu’elles le sont parfois, ne serait-ce que si l’on en juge par les chiffres des violences conjugales, qui ne baissent pas.

Ca paraît ahurissant d’avoir à le rappeler en 2020, mais le couple n’est pas un diplôme, il ne garantie pas la valeur d’un individu pas plus que son épanouissement personnel, quel que soit son genre ou son orientation sexuelle. De la même façon, le célibat ne condamne personne à être automatiquement frustré.e, malheureux.se ou aigri.e, qu’il procède ou non d’un choix. Le fait d’être célibataire n’est pas incompatible avec le fait d’être complète, entière, suffisante et légitime. « Célibataire » n’est pas un défaut ni un sous-statut social, pas besoin de litote diplomate comme « solo », « single » ou « célibattante », donc.

Aucune célibataire ne devrait avoir à se dire et à se vivre comme « célibataire mais… », comme si on ne pouvait être vraiment heureuse qu’à deux, comme si le bonheur en solo n’était que le Coca Zéro de l’accomplissement personnel.

Il est temps que l’on admette collectivement que la valeur d’une femme n’est pas conditionnée par le fait qu’elle dorme tous les soirs avec le même homme. Il est temps que l’on fasse passer le message à nos kids – si on en a -, parce qu’on a besoin que le monde produise plus de Rihanna, à laquelle plus personne n’ose demander si elle a un mec.

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