Description du projet

Les femmes n’ont plus besoin de votre permission pour être en colère (et votre tuto « comment protester poliment et en silence », vous pouvez vous le carrer)

La colère d’Adèle Haenel, de Florence Foresti, d’Aïssa Maiga et de Virginie Despentes a cassé internet la semaine dernière. Le cinéma français et la société toute entière vont devoir forcer leur mise à jour : en 2020, l’indignation n’est plus réservée aux hommes. Va falloir vous habituer à ce qu’on ne s’excuse plus quand vous nous bousculez.

(c) Clara Dalmasso aka @ladameennoir via @irenevrose

« Un homme en colère », c’était le titre d’une série avec Richard Bohringer, dont la colère lui allait aussi bien que l’imperméable à Colombo. C’est aussi le titre d’un film avec Lino Ventura, dans lequel il cherche son fils indigne qu’il croyait mort mais qui a « juste » des gros problèmes avec la pègre. Dans les deux cas, l’homme en colère éponyme est séduisant, et sa colère légitime.

A ma connaissance, personne ne s’est jamais risqué à réaliser un film ou une série appelé.e « Une femme en colère » : ce serait anachronique, obscène mais pas dans le bon sens du terme, ça ferait pas deux entrées.

Ca a quand même fait deux sorties il y a dix jours, qui ont eu beaucoup d’échos dans les médias et sur les réseaux sociaux. A titre personnel, je me réjouis d’ailleurs que les sorties d’Adèle Haenel et de Florence Foresti, saluées par la colère grandiose de Virginie Despentes dans Libérationaient finalement marqué les esprits davantage que l’énième distinction d’un criminel de talent dont le cinéma français raffole (oui oui, je parle bien de Jean-Claude Brisseau et Woody Allen, entre autres).

On a tout lu sur leurs colères respectives.

Sur l’insolence d’Adèle Haenel, qui a préféré quitter la salle en gueulant plutôt que de serrer les dents pour applaudir l’énième consécration d’un pédo-criminel adulé par la critique française : « c’est pas correct », « elle est même pas connue », “ta carrière est foutue et c’est bien fait pour toi” (le directeur de casting Olivier Carbone), « qu’est-ce qu’on va retenir de la vie de ces gens par rapport à l’énormité du mythe de Polanski ? Qui sont ces gens ? Ils sont minuscules » (Lambert Wilson), « elle avait qu’à pas venir à la soirée » (ah, ce fameux « èlavékapa » qui charrie les mêmes clichés sexistes déguisés en arguments imparables et pue l’égoût mental… Elavékapa ouvrir sa gueule si elle voulait tant un César, èlavékapa faire du cinéma avec un pédocriminel, èlavékapa vouloir faire l’actrice, aussi, pendant qu’on y est…)

Sur l’ingratitude d’Aissa Maiga, qui a dénoncé le manque de diversité dans le cinéma français : « rentre chez toi ! » (Nadine Morano), « raciste ! » (Eric Zemmour sur CNews, qui a ajouté « donc dans l’équipe de France de foot, on va compter les blancs ? Ça va être intéressant ! Et c’est ces gens-là qui donnent des leçons d’antiracisme ! » (merci de résister à l’envie de vous laver les pupilles au gel hydroalcoolique, c’est dangereux)…

Sur l’arrogance de Florence Foresti, qui a refusé de remonter sur scène après la consécration de Polanski : “bouh, ta gueule, t’es moche !” (en boucle sur les RS depuis 10 jours, version négative de la fameuse expression “Sois belle et tais-toi”, qu’elle n’annule d’ailleurs pas. On en est encore là en 2020 : la prise de parole des femmes dans l’espace public est conditionné par et réduite à leur degré de conformité aux canons de beauté sexistes. Alors que le fond du discours d’un homme n’est jamais éclipsé par la forme de l’orateur, surtout s’il est cisgenre et blanc, la forme de l’oratrice – son physique, son look, son maquillage, sa coiffure-  éclipse invariablement le fond. Remboursez le progrès) ; « èlavékapa animer la soirée », « c’est une insulte au groupe Canal » (Cyril Hanouna, qui en a profité pour dévoiler le montant du cachet de l’humoriste et lui rappeler les bases de la déontologie, lui qui est spécialiste en la matière : « Florence Foresti a touché son cachet et devait rester jusqu’à la fin »)…

Sur l’outrecuidance de Virginie Despentes enfin, dont la tribune enflammée façon incendie de pinède au mois d’août est devenue un mantra pour les féministes, et le signe d’une démence requérant un internement d’urgence pour les autres. Tandis qu’Emmanuelle Seigner vilipendait dans son dernier post les « folles hystériques » qui l’obligeaient à se retirer des réseaux sociaux, Patrick Chesnais évoque une « meute » de femmes « pathétiques et nauséabondes », Peggy Sastre la « paranoïa, la haine en roue libre » d’un « féminisme aux allures de religion », quand Natacha Polony, la boss de Marianne qui fut jadis un journal de gauche, n’hésite pas à coller des guillemets de protection anti-bactérie à « meuf » et à « cisgenre » dans son dernier éditorial intitulé « ‘meuf’, tu délires » que mon cerveau a refusé de lire jusqu’au bout mais dont ce passage résume le propos : « Celles qui ont confisqué le beau mot de féminisme pour en faire l’instrument d’une revanche et non celui d’une émancipation, n’ont pas le monopole du discours sur les rapports hommes-femmes. » Comme si la colère de Virginie Despentes et d’Adèle Haenel se résumait à une croisade d’arracheuses de couilles impitoyables, comme si l’enjeu de cette colère était l’inversion d’un rapport de force plutôt que son abolition…

« Eh ben, vous êtes pas rendues… », comme mon pote Sisyphe me le disait encore ce matin.

Ils sont rigolos, les punks du 6ème arrondissement, d’ailleurs… Enfin, « rigolos »… D’un côté ils sont fiers d’avoir du recul, d’échapper à la pensée unique, à la boboïsation galopante de la société (« plutôt mourir que boire un golden soja latte devant mon Mac en me carressant la barbe (ou la frange) ! »), ils se gargarisent de leur rebellion dans les médias dont ils sont propriétaires, ils n’ont pas peur de s’auto-contredire dans une même phrase, comme Lambert Wilson, le Sid Vicious du Café de Flore, qui déclare, bravache : « Cette espèce de politiquement correct, je trouve que c’est du terrorisme » (et les Bisounours sont à la solde de DAECH, aussi, non ?)

Et de l’autre côté, ils te donnent des leçons de conduite, ils t’expliquent que c’est pas des manières, ils te grondent en te disant que t’es ridicule, que faut pas s’énerver comme ça, que c’est pas joli pour une fille, que tu vas passer pour une folle avec tes grands cris, ils te tapent sur les doigts avec leur manuel de savoir-vivre à la française, ils te « recadrent », comme on dit, ils te « remettent à ta place. »

Le truc, c’est qu’aujourd’hui on en a marre d’être à cette place-là, sur le siège passager, la place du mort, pendant qu’ils conduisent. On a envie de choisir la place qu’on veut et clairement, on ne l’obtiendra pas en restant polie, discrète, souriante, gentille et sage. Ca fait des millénaires qu’on essaie, ça ne fonctionne pas, il faut changer de tactique.

Dans un essai remarquable intitulé Le pouvoir de la colère des femmes, récemment traduit en français et passé relativement inaperçu, Soraya Chemaly constate qu’à l’instar de bon nombre d’émotions, la colère est genrée, en plus d’être imprégnée de préjugés racistes : d’après elle, dans nos pays occidentaux, un homme noir en colère est perçu comme un criminel, alors qu’un homme blanc en colère est un citoyen qui fait valoir ses droits. Quoi qu’il en soit, la colère appartient aux hommes, elle est un marqueur de virilité, tandis que la colère des femmes est moquée, dévalorisée, ridiculisée, pathologisée. Ca ne veut pas dire qu’elles n’éprouvent pas de colère, au contraire -les études citées par Chemaly dans son livre ont montré que les femmes seraient en colère plus longtemps et plus intensément que les hommes-, mais elles la ravalent, elles la ruminent comme un chewing gum à l’amiante, elles apprennent à se montrer respectueuses et elles expriment leur colère et leur respect de la même façon : par le silence.

Depuis toujours, la colère des femmes est donc contournable, puisqu’elle est, littéralement, rien.

Soraya Chemaly note aussi que la colère des femmes est acceptable pourvu qu’elles « restent à leur place », justement : ainsi les mères peuvent-elles être en colère contre leurs enfants, les institutrices contre leurs élèves, les femmes ont le droit d’être en colère contre leurs mères, contre leurs semblables (qui n’aime pas un bon crêpage de chignon entre meufs ?), contre des hommes socialement inférieurs… mais pas contre le pouvoir. Parce que le pouvoir, c’est un truc de mecs, conquis par… la colère (à la base, les mecs qui ont écrit la déclaration des droits de l’homme étaient bien vénères).

« On se lève et on se casse. C’est terminé. On se lève. On se casse. On gueule. On vous emmerde » : le fait de faire le vide autour des dominants ne suffira pas pour que cesse la domination. Je suis d’accord avec Virginie Despentes : il faut gueuler aussi.

Il faut arrêter d’être diplomate et conciliante, patiente et douce, de s’excuser d’exprimer une opinion contraire à l’opinion dominante, de dire « merci » quand on pense « merde », de répondre par un sourire crispé à une remarque sexiste ou à une main au cul non sollicitée, de se taire pour ne pas « mettre de l’huile sur le feu » ou « rendre les choses plus difficiles » ou de “passer au-dessus” parce qu’on « vaut tellement mieux que ça. » Il faut arrêter de nous prendre pour des pigeonnes capables de voler gaiement au-dessus des couleuvres qu’on nous demande d’avaler en disant merci. Il faut arrêter de relativiser, de composer, de ménager la chèvre et le chou, d’arrondir les angles, de prendre de la hauteur à en avoir le vertige, de chercher des excuses pour ne pas trouver d’emmerdes, d’excuser des comportements inexcusables (« s’il a drogué une gamine de 13 ans pour la sodomiser c’est parce que sa femme a été assassinée, le pauvre… Ah bah tout s’explique, remballez, y a plus rien à voir ! »), de répartir la présomption d’innocence toujours de la même façon pour que ce soit toujours les mêmes qui en aient le plus gros morceau… Il faut arrêter de se justifier d’être féministe dans une assemblée qui ne l’est pas, de surjouer la jovialité pour rassurer celleux qui n’hésitent pas à vous dégueuler leurs préjugés sur les genoux en vous passant le plateau de fromages.

Il faut arrêter de respecter les gens qui ne nous respectent pas.

Ce que Lambert Wilson & co ne comprennent pas, c’est que notre colère n’est pas fondée sur la haine mais sur l’espoir, sur l’inclusion et pas sur le rejet. Et il faut arrêter d’attendre qu’ils le comprennent en leur expliquant patiemment les choses parce qu’ils sont perdus, ils savent pas, ils risquent de casser si on prend pas de gants en cachemire dix fils, ils ont si peur des lendemains qui déchantent pour eux, les pauvres…

Désormais on se lève, on se casse, on gueule. Et on trace notre route.

(c) @tay_calenda via @irenevrose

NEEDED : votre soutien pour continuer #TGIF

Il paraît que tout travail mérite salaire : j’ai mis longtemps à comprendre non seulement que l’adage pouvait s’appliquer également au mien, mais aussi que je n’étais pas obligée de payer pour travailler gratuitement.

Depuis que j’ai créé la newsletter #TGIF, j’ai rémunéré une DA pour créer la charte graphique de #TGIF (750€), un webmestre pour l’intégrer sur ce site accessible à tou.te.s (1500€), OVH pour héberger le site (71€/an), Mailchimp pour envoyer la NL même pas en jet privé (442€. Oui c’est absurde), et désormais Mailjet pour pouvoir l’envoyer quand j’ai le temps de l’écrire, entre mes trois jobs de free lance et mes deux posts quotidiens ou presque sur mes deux comptes Instagram, @thefionaschmidt et @bordel.de.meres.

Et à aucun moment j’ai eu l’idée de solliciter le soutien financier de mes abonné.e.s, en vertu du fait que personne ne m’a demandé d’écrire, et puis c’est un tel plaisir, pour moi…

A quiconque d’autre que moi, j’aurais dit : “Dis donc, ce serait pas une logique de merde dont tu supportes toute seule les conséquences, ça ?!” Hélas, ma petite voix intérieure me fait la gueule…

Bref. Aujourd’hui, je n’ai plus les moyens de payer pour fournir gratuitement du contenu.

C’est la raison pour laquelle j’ai lancé cette cagnotte, dont l’objectif n’est pas de me verser un salaire (LOL), mais de compenser au moins une partie des frais que j’ai déjà engagés, afin de pouvoir continuer à partager mes idées ici et ailleurs sans y laisser mon autre rein.

Merci de tout coeur pour votre soutien : mon travail n’existerait pas sans vous. 🙏🏻❤️

Retour à l’accueil
Dans son nouveau clip Chair, l’autrice-compositrice-interprète Barbara Pravi  raconte sa réconciliation avec son corps : « t’es comme l’enfant perçée que le futur remplira », « tu bois des verres en trop pour te sentir un peu moins », « maintenant tu te sens prête tu t’entends résonner et puis t’abandonner, maintenant tu t’écoutes. » A écouter dès 10h le 8 mars sur son compte Instagram.
Le 8 mars aussi, de 14h à 18h, le réseau Entourage x Lena Simonne organisent une collecte pour les femmes sans abri : venez apporter et partager un gâteau, rencontrer des associations qui accompagnent quotidiennement les femmes précaires, et/ou faire un don – sous-vêtements en bon état (culottes, chaussettes et soutifs), produits hygiéniques (tampons, serviettes, cups) et produits de beauté. 6 quai de Seine Paris 19.
La journaliste Clarence Edgar-Rosa, dont j’ai adoré Les Gros Mots... et le guide d’auto-exploration du sexe féminin, lance une revue féministe et inclusive biannuelle à garder, à regarder et à reregarder : Gaze, comme le female gaze (« regard féminin » pour les allemand LV1). La cagnotte pour participer au financement de ce beau projet est en ligne !
Comme celleux qui me suivent depuis un moment commencent à le savoir, la naissance, c’est pas trop mon truc. Eh ben j’ai adoré cette BD drôle et pédagogique, qui déconstruit un paquet de mythes (au sujet de la douleur et de la peur, notamment) et regorge d’infos hyper utiles pour les principales concernées, bien sûr, mais aussi pour leur entourage dont les avis et conseils non sollicités seront enfin frappés au coin du bon sens ! Lucile Gomez, La naissance en BD (Mama Editions), 25€.