Description du projet

Le masque et la thune

Non, les couturières professionnelles ou amateures qui fabriquent des masques gratuitement pour pallier les manques de l’Etat ne sont pas des héroïnes. Ce sont des femmes très souvent précaires qui doivent être payées pour le travail qu’elles effectuent, non pas en applaudissements, en prime ou en gratouilles sous le menton mais en salaire.

(c) acta.zone

Maman Schmidt (ma mère, donc) coud. C’est l’un de ses nombreux hobbies, auquel elle s’adonne avec plaisir lorsqu’elle en a le temps. Elle en a peu, car elle l’offre volontiers à qui en a davantage besoin qu’elle : elle rend visite, fait les courses, garde les chats, nourrit les poissons rouges ou promène les chiens, apporte des gâteaux ou des soupes, écoute, console, distraie, emmène chez le docteur ou au cinéma. Maman Schmidt n’a jamais été avare de son temps, mais depuis qu’elle est plus ou moins à la retraite, elle le distribue carrément comme les marabouts distribuaient leur cartes de visite à la sortie du métro à l’époque où on pouvait le prendre sans autorisation du gouvernement ni peur de mourir, sauf qu’elle n’attend jamais d’argent en retour – elle trouverait ça mesquin.

Hier, j’ai eu ma mère au téléphone. Elle en avait plein le dos du confinement, y compris au sens littéral du terme : elle avait mal aux reins et aux cervicales à force de rester huit heures par jour devant sa Singer à coudre des masques pour les voisins et le personnel soignant de la petite ville où elle habite avec papa Schmidt, qui adore aider lui aussi mais ne coud pas (il bricole, par contre. Et promène volontiers les poissons rouges. Bref, c’est pas le sujet). Depuis le début du confinement, ma mère a fabriqué plus de 300 masques avec ses propres réserves de tissu, des chemises dans lesquelles papa Schmidt n’entre plus, du fil et des élastiques à culottes qu’elle a achetés au Super U mais là elle en a marre, parce que coudre des masques à la chaîne depuis quinze jours avec des commandes qui affluent n’a plus rien d’un plaisir. Mais elle continue pourtant de le faire par bonté, pour participer à l’effort national, par solidarité avec les soignant.e.s, et parce que les gens ont besoin de ses masques, vu qu’ils n’en trouvent toujours pas ni dans les pharmacies, ni dans les supermarchés. Lorsque je lui ai dit : « Tu devrais les vendre et monter un business », maman Schmidt a rigolé mais s’est récriée aussitôt : « je ne vais pas demander de l’argent pour du vieux tissu, ce serait obscène ! »

Ce qui a l’air d’une anecdote touchante est en réalité un scandale d’Etat.

maman Schmidt (à droite) (qui s’appelle Christiane, BTW), reusta de la gazette locale avec son amie Armelle

Avant même que le gouvernement ait changé d’avis au sujet de l’utilité du port de masque dans l’espace public, des centaines de milliers de bénévoles s’étaient déjà organisé.e.s spontanément pour fabriquer des masques en tissu selon des consignes officielles plutôt vagues (ça veut dire quoi, une « étanchéité suffisante » ?) et en même temps nébuleuses pour un.e béotien.ne de la couture comme moi. Le tuto de l’AFNOR indique par exemple que « pour le jeu de brides en bande textile, il est recommandé de le plier en deux puis de le surjeter (point 504) ou point zigzag sur une machine à coudre. » Il est également question de « glacer », de « remplier », de « point 301, 401 ou 504 » ou encore de « piqueuse plate ». Même si on me promettait un million d’euros, je serais incapable de décoder ces instructions et encore moins de les mettre en pratique : je serais donc obligée de faire appel à quelqu’un qui sache coudre.

Ce quelqu’un pourrait avoir suivi des cours de « travaux manuels féminins » obligatoires dans l’enseignement public jusque dans les années 1970, ou être un roi mais plus vraisemblablement une reine du DIY, ou un.e couturier.e professionnel.le. Et dans la mesure où les métiers de la couture comptaient 71% de femmes en 2017, il y aurait au moins 9 chances sur 10 que je confie la fabrication du seul outil préventif me permettant de rester en bonne santé en cette période de pandémie à une femme.

Dans une interview accordée au JDD le 18 avril, l’actuelle maire de Paris Anne Hidalgo s’engageait à distribuer gratuitement des masques aux 2,2 millions d’habitant.e.s de l’agglomération, tout en estimant que près d’un quart de ces masques proviennent non pas d’usines mais de structures bénévoles ou d’indépendant.e.s, qui suppléent donc les manquements de l’Etat à une échelle industrielle : 500 000 masques fabriqués par des particuliers et surtout des particulières, donc, c’est un peu au-delà du loisir créatif, vous en conviendrez.

Seulement, à partir de quel volume de travail fourni gratuitement par les citoyen.ne.s et utilisé par l’Etat la générosité individuelle devient-elle de l’exploitation institutionnalisée ?

Interviewée par Agathe Ranc pour l’Obs, Jackie, l’une des membres fondatrices du collectif Bas les masques ! estime que pour qu’un masque ne soit pas produit à perte, il devrait être vendu entre 6 et 10€ « en fonction du matériel, des finitions, du type de masque ». Or le plus souvent et à l’instar de ma mère, c’est leur stock de matériel personnel acheté avec leur salaire ou leur pension de retraite inférieurs à celui de leurs concitoyens que ces bénévoles, professionnelles ou pas, utilisent. Sur sa plateforme de mise en relation entre utilisateur.ice.s et fabricant.e.s, l’AFNOR précise que ces dernier.e.s peuvent « bénéficier de don de matériaux gratuits »… mais quel « gain », quel « profit », quel « avantage » (tous synonymes de « bénéfice ») peuvent-ils/elles bien tirer de la fabrication pro bono de masques qui requiert quoi qu’il en soit et a minima l’usage d’une machine à coudre et d’électricité rarement gratuites, sans même parler du temps investi ?

La reconnaissance du gouvernement, et des citoyen.ne.s, bien sûr… Des applaudissements aux fenêtres à un autre créneau horaire que ceux destinés aux soignant.e.s, aux caissières ou aux agentes d’entretien, autres professions très largement féminines, sous-rémunérées et déconsidérées dont la France entière semble découvrir brusquement qu’elles sont indispensables à leur quotidien et plus généralement, au bon fonctionnement du pays.

Une médaille virtuelle d’héroïsme – encore une.

Certaines couturières, professionnelles ou amatrices, préfèrent pourtant rentrer dans leurs frais plutôt que dans l’histoire. Mais lorsqu’elles veulent vendre leurs masques, c’est tout juste si on ne les traite pas de collabos, comme le rapporte une couturière dans l’Obs : « On leur a expliqué qu’il était indécent de vouloir se faire de l’argent sur le dos de la crise. » Comme si l’intérêt général exigeait le sacrifice du droit le plus élémentaire pour ces femmes souvent précaires d’être payées pour le travail qu’elles fournissent…

Et si c’était ça, le coeur du problème ? Personne n’attendrait d’un maçon qu’il construise un mur gratuitement pour une entreprise, fut-elle à but non lucratif, et encore moins pour l’Etat. Ou d’un comptable qu’il établisse un bilan juste pour un concert d’applaudissements aux fenêtres. En revanche, ça ne pose problème à personne d’exiger de couturières professionnelles mal rémunérées et précarisées par la cessation de leur activité de coudre des masques pour la gloire, voire d’investir leurs propres deniers dans la confection de masques gratos.

A votre avis, pourquoi ?

Eh bien tout simplement parce que depuis que tout le monde ou presque peut acheter des fringues à vil prix chez H&M, la couture n’est pas vraiment considérée comme un travail – y compris parfois par celles qui l’exercent -, mais plutôt comme un hobby rémunéré. Ca m’a frappé tout récemment : la plupart des métiers précaires (et majoritairement féminins) comme agent.e d’entretien, aide soignant.e, comédien.ne, illustrateur.ice ou, complètement au hasard, auteur.ice ou journaliste pigiste sont précaires et mal rémunérés parce qu’on les considère comme non essentiels (qui a encore besoin de livres à l’époque de YouTube et Netflix, franchement ?!?), accessibles au plus grand nombre (tout le monde sait passer l’aspirateur), et relevant davantage de « l’instinct » ou du don « naturel »  que de la compétence acquise au terme d’une formation spécifique exigeant de la sueur de neurones.

Faire des masques pour la bonne cause, c’est, certes, un « magnifique élan de solidarité » comme on le lit dans les articles dédiés à ces couturières bénévoles, « un beau moment de partage », « un acte noble qui témoigne d’une grandeur d’âme himalayenne », tout ce que vous voulez, mais c’est aussi du travail.

Et à un moment, il va falloir que ce travail féminin dont on pioupioute ici et là qu’il est « inestimable » soit estimé, justement. Il est temps que ce travail invisible qui consiste à « prendre soin » des autres et de leur environnement acquiert une valeur financière, pour qu’il cesse, précisément, d’être « dévalorisé » socialement.

Le temps, l’engagement, les compétences de ma mère et de toutes ces couturières professionnelles ou amateures qui fabriquent des masques pour limiter les risques que nous tombions malades valent de l’argent. Si l’Etat a besoin d’elles, qu’il les paie : les remerciements et les coeurs avec les doigts ne suffisent plus.

(c) Lucie Bellet @feminnister

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Talkin’ about money… Jusqu’à il y a très récemment, il ne me serait pas venu à l’esprit de vouloir de l’argent en compensation du travail que je fournis en écrivant quotidiennement ici ou là ou via cette NL.

Je partais du double principe absurde que je dénonce dans le post d’aujourd’hui : j’écris pour la bonne cause + j’adore écrire. N’empêche, mes lectures, mes réflexions, mes écrits, c’est du travail. Et ce travail me coûte en temps, en livres, en abonnements (presse, mailjet, hébergeur…), en maintenance, en graphisme…

C’est pourquoi je fais appel à votre soutien : si vous estimez que tout travail mérite salaire, et que le mien ne fait pas exception, vous pouvez participer à cette cagnotte dans la mesure de vos moyens

(Il n’y a pas de petite participation : chacun.e fait comme il/elle peut en ces temps difficiles pour tout le monde.)

Du fond du coeur et du bord du porte-monnaie : merci 🙏🏻❤️

Retour à l’accueil
Anaïs Hivani est l’une des pionnières de l’upcycling en France avec sa marque Damoiseaux fondée en 2014. Le concept est tout simple et génial : fabriquer des caleçons et des caleçons de bain pour hommes, des bobs et des « poum poum shorts » pour femmes dans des chutes de tissu et des vieux draps. Tellement simple et génial qu’un business boy sans scrupule l’a allègrement pompé, avant de se l’approprier puis d’intimider sa créatrice quand elle lui a tapé sur l’épaule en mode « Mais t’es sérieux mec ?! ». Il est temps que ces pratiques encore très courantes dans la mode et, wait, ABSOLUMENT TOUS les secteurs de l’économie, de la culture, de la science et de la politique soient dénoncées publiquement pour qu’elles cessent. Soutien total à Damoiseaux.
Sorti dans sa traduction française en plein before du confinement, L’art d’échouer de la journaliste et podcasteuse américaine Elizabeth Day est passé inaperçu… à tort. Ce livre de développement personnel féministe, bien écrit et drôle est une pépite que tous les gens qui se sentent comme des merdes quand ils arrivent deuxième ou dernier, qu’on leur dit « non » ou qu’ils ratent une opportunité/une blanquette/la sortie devraient lire.
Passion totale pour les talismans vulviens de la céramiste canadienne La Fauve (ce nom ^^), dont le projet est d’assembler 1356 petites vulves pour en créer une « gigantesque, sublime, à hauteur de femme ». En attendant de pouvoir rouvrir son atelier à Montréal, elle a créé des mandalas vulves zen et empouvoirants à télécharger gratuitement ici et à colorier avec amour.
Mon dernier coup de coeur militant s’appelle Leane Delanchy, elle est graphiste, féministe, très jeune -ce qui n’est pas une valeur morale mais n’empêche, à son âge j’étais loin d’avoir le cerveau aussi bien gaulé qu’elle-, et elle a lancé un podcast intitulé Mécréantes, qui déconstruit les stéréotypes de genre et dont le contenu est à l’avenant du nom : extraordinaire. Suivez aussi son compte Insta, c’est du caviar pour les neurones.
J-1 avant Permis de sortir, le projet artistique génial et fou de quatre copines. Pendant deux semaines, Nathalie, Camille, Anna et Romane ont enregistré 24h de contenu original (dont une interview de bibi), diffusé sur une radio éphémère qui émettra en continu du 7 mai 10h au 8 mai 10h. Pour avoir le line up complet et le lien pour écouter cette radio piratesse, RV sur le compte @permisdesortir ou directement sur www.subscribepage.com/permisdesortir. A plus tard dans vos tympans !