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Le problème avec les badasses de Game of Thrones…

 

Cersei Lannister, Daenerys Targaryen, Arya et Sansa Starck et les autres héroïnes encore en vie de GOT sont assurément des badasses.  Mais sont-elles féministes pour autant ?

*ATTENTION, CETTE NEWSLETTER CONTIENT DES SPOILERS DES SAISONS 1 À 7*

D’emblée je précise que je n’ai pas commencé à regarder la dernière saison de la série adaptée du roman de George R.R. Martin diffusée depuis la semaine dernière sur OCS : je m’en réserve le bingeage pour la mi-juin, quand je serai psychologiquement apte à faire le deuil de Cersei Lannister dont l’espérance de vie m’a l’air a peu près aussi compromise que l’accord sur le Brexit (NE ME DITES RIEN JE NE VEUX PAS SAVOIR AVANT JUIN !!!)

Depuis le début de la série dont j’ai dévoré chaque saison, mon personnage préféré a toujours été Cersei Lannister, pourtant aussi clivante que les huîtres et le jaune moutarde. A cela plusieurs raisons : j’adore les personnages complexes, j’ai toujours préféré les outsiders aux premières de la classe, Cersei fait preuve d’une résilience remarquable, sa coupe de cheveux est canon, ses OOTD sont hyper Alexander McQueen, elle a un sens de la punchline à filer des complexes à Booba, elle picole comme une Porsche Cayenne, ce que j’ai honte de considérer comme un signe de coolitude, elle ne s’en laisse pas compter -comme on dit de Kim Jung Il qu’il n’est pas diplomate- et enfin, elle a un frère avec lequel elle serait bien bête de ne pas coucher.

Intelligente, indépendante, volontaire et pugnace, Cersei est donc a priori une métaphore du Girl Power, une allégorie du féminisme cathodique, un symbole d’empowerment, et Daenerys, Arya, Brienne, Sansa depuis qu’elle a fait sa mise à jour, Yara, Ygritte et Ellaria sont de sérieuses challengers dotées d’une sacrée paire d’ovaires, bien loin de l’éternel féminin tel que représenté dans la culture patriarcale (« You know nothing patriarcat »).

Durant les cinq premières saisons, les GOTophobes ont ferraillé contre les GOTophiles en accusant la série d’être profondément sexiste, et de fait, les arguments ne manquent pas. Les personnages féminins correspondant aux canons de beauté traditionnels sont hypersexualisés et régulièrement à poil, tandis que ceux qui s’en éloignent restent habillés jusqu’au menton, mais sont aussi complètement desexualisés. Autrement dit, seules les baisables (selon les mecs) baisent (avec des mecs). Par ailleurs certains épisodes ne sont pas très #MeToo-compatibles : dans la saison 1, Daenerys est vendue par son frère à son mari qui la viole allègrement avant qu’elle prenne sur elle et apprenne le sexe pour finalement aimer ça -et puis être violée par un mec qui a la gueule de Khal Drogo, ce n’est pas vraiment du viol ! Comme chacun sait, seuls les borgnes affublés de verrues et d’une jambe de bois sont des violeurs #cultureduviol. Et j’avoue avec auto-consternation que j’ai moi-même été assez émoustillée par la séquence où le (très très) (très) beau Jaime Lannister viole Cersei à côté du tombeau de leur fils défunt dans la saison 4, dans une scène que le réalisateur ne considère évidemment pas comme un viol mais comme ‘un truc bandant (…) de lutte de pouvoir’…

Les preuves du sexisme de la série sont donc effectivement légion, au moins jusqu’à la saison 6 que les expert.e.s considèrent comme le virage féministe de la saga rebaptisée ‘Dame of Thrones’ par plusieurs médias US, tant les personnages féminins mènent le game. En effet à la fin de la saison 7, Cersei est montée sur le Trône de fer, Daenerys a libéré la plupart des villes de Westeros et est à la tête d’une armée puissante qui la vénère, Arya assassine un à un tous les ennemis de sa liste, et Sansa qui a enfin réglé ses problèmes de mecs règne sur Winterfell, Brienne-la-guerrière-surpuissante à ses côtés. A l’exception de Jon Snow, ce sont donc les femmes qui détiennent le pouvoir, et dans tous les cas, elles l’ont conquis seule, sans l’aide ni l’aval d’un homme…

Les héroïnes ont donc en commun le pouvoir qu’elles exercent, mais aussi et surtout, la manière par laquelle elles l’ont conquis : la violence. Qu’elle soit justifiée ou pas, que les personnages l’exercent elles-mêmes ou la fassent exercer par d’autres, toutes les femmes de la série se battent, tuent et torturent sans que cela les empêche de dormir… et c’est précisément pour cela qu’on les trouve cools.

La douce Sansa, paradoxalement l’un des personnages les plus détestés au début de la série, a connu une spectaculaire remontada de popularité dès la fin de la saison 5, lorsqu’elle laisse Ramsay en tête-à-tête avec sa meute affamée. Autrement dit, elle devient cool dès lors qu’elle exerce la violence à son tour.

Elle et les autres héroïnes de GOT sont considérées comme des badasses parce qu’elles pulvérisent un idéal féminin fait de douceur, de bienveillance et de modestie et prouvent que la brutalité n’est pas l’apanage des hommes. En bref, elles ont « des couilles » -au sens quasi littéral du terme, puisqu’elles affichent toutes un courage, une pugnacité, une force et une envie d’en découdre considérées -et représentées- comme des caractéristiques masculines.

Pour le dire autrement, elles sont cools non pas parce qu’elles sont des femmes et qu’elles ont le pouvoir mais parce qu’elles se conduisent comme des mecs, ce qui leur a permis de conquérir le pouvoir.

Et ça, ça m’a brusquement démangé l’inconscient collectif.

On aime les badasses parce que ce sont des femmes qui ne se conduisent justement pas comme des femmes qui respectent les codes traditionnels de la féminité… et qui meurent toutes sans exception, de Catelyn Starck à Maergery Tyrell en passant par Myrcella (la fille de Cersei et Jaime) et Talisa Maegyr (l’épouse de Robb Starck, qui ne finit pas la saison 3 en super forme non plus). Bute ou fais-toi buter, sois un homme ou une gonzesse, tel est le cas de conscience qu’aucune des héroïnes encore vivante n’a jamais.

Le problème des badasses de Game Of Thrones -et de la plupart des badasses de fiction, sans doute- tient donc au fait qu’elles s’approprient les codes de la virilité, mais ne s’en émancipent pas, exception faite peut-être de Daenerys, qui exerce son pouvoir avec dragons et armée, certes, mais aussi avec une bienveillance et une empathie traditionnellement associées à la féminité, et dont elle tire sa popularité et sa légitimité.

Dans une logique féministe, c’est donc à elle que devrait revenir le trône de fer (sorry Cersei…).

Et c’est à nous d’interroger le fantasme collectif de la badasse, de plus en plus populaire mais peut-être pas si radicalement révolutionnaire, en fin de compte…