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Le Yann Moix Gate est symptomatique des contradictions de notre époque

 

Les réactions suscitées par les fantasmes sexuels d’un seul homme en disent long (et pas très bon) sur notre société tout entière…

Haters gonna say « voilà qu’elle écrit comme une vieille conne, si ça se trouve elle couche avec François d’Orcival », je dis : foutons la paix aux vieilles qui en ont pris pour leur grade cette semaine et tâchons de prendre un peu de hauteur pendant la lecture de ce post qui ne prétend pas escalader l’Everest mais grimpe vaillamment sur un tabouret pour échapper cinq minutes à ce nuage, que dis-je, à ce caillot de polémiques qui ne cesse de s’étendre autour de Yann Moix depuis une semaine.

Le fait d’écrire à mon tour sur les préférences sexuelles du chroniqueur d’ « On n’est pas couché avec des vieilles » (pardon…) a quelque chose de déprimant, je dois dire, et j’aurais préféré parler de quelque chose ou de quelqu’un qui m’intéresse un peu plus (le champ des possible est plus vaste que l’Australie). Mais il est important d’en parler quand même, au risque d’amplifier l’écho autour de lui car malheureusement, hausser les épaules et soupirer « pfff les mecs, tous les mêmes ! » ou « n’importe quoi, y a des meufs trop canons à 50 ans ! » ou « il s’est vu, lui, avec sa face de Carlin abandonné sur une aire d’autoroute ? » ou « perso je préfèrerais coucher avec un cactus qu’avec Yann Moix ! » ou encore « c’est pas comme si les mecs de 50 ans avaient des corps si sexy que tu dois te retenir de leur sauter à la braguette ! » ne suffit pas.

Bien au contraire.

A celleux qui rentreraient d’une expédition au fond de l’Amazonie, je rappelle brièvement les faits : interviewé dans le dernier numéro de Marie-Claire, un magazine lu par des femmes légèrement plus âgées que North Kardashian-West, Yann Moix, bientôt 51 ans, déclare être « incapable d’aimer une femme de 50 ans (…). Je trouve ça trop vieux. » Il poursuit : « ça ne me dégoûte pas, ça ne me viendrait pas à l’idée. Elles sont invisibles. Je préfère le corps des femmes jeunes, c’est tout. Un corps de femme de 25 ans, c’est extraordinaire. Le corps d’une femme de 50 ans n’est pas extraordinaire du tout » avant d’enfoncer le pieu de la galanterie avec un bazooka en spécifiant qu’il ne sort « qu’avec des Asiatiques. Essentiellement des Coréennes, des Chinoises, des Japonaises (…) C’est peut-être triste et réducteur pout les femmes avec qui je sors, mais le genre asiatique est suffisamment riche, large et infini pour que je n’en aie pas honte. »

Evidemment, l’encre du magazine n’était pas encore sèche que les réseaux sociaux braillaient déjà d’une légitime indignation dont les arguments m’ont laissée sans voix, ce qui explique pourquoi je ne me suis pas jetée immédiatement sur mon clavier pour planter à mon tour quelques hashtags bien sentis dans les flancs de Yann Moix. J’avoue n’avoir pas de stock d’opinions éclairées à dégainer en cas d’urgence : à l’instar du pain artisanal, mes opinions lèvent doucement sous mon front et parfois ne lèvent pas du tout, et je dois alors me rabattre sur une opinion Picard voire même jeûner du cerveau, et ne rien penser du tout. C’est très bon pour la santé mentale, parfois.

Bref.

J’avais enfin trouvé deux-trois trucs qui méritaient d’être partagés lorsque Quentin Girard a dégoupillé dans Libération un papier intitulé : « Yann Moix a le droit de coucher avec qui il veut » dans lequel il explique que « les gens devraient n’en avoir rien à faire de ce qu’il raconte » et de « ses désirs (…) désespérement banals ». Il fait ensuite mine de plaindre l’écrivain qui « n’aime pas les femmes fortes et indépendantes, ses égales » (les jeunes femmes asiatiques apprécieront…) et finira « tout seul et triste », avant de balayer la polémique d’un revers de clavier : « nous sommes tous fétichistes », « ce n’est pas grave tant que c’est consenti des deux côtés », « l’important est de laisser baiser et aimer les autres tranquilles. » Autrement dit, circulez les féministes, y a rien à polémiquer.

A cause de cet esprit de contradiction qui caractérise les féministes dont je suis, je vais décliner cette aimable invitation à fermer ma gueule et entrer à mon tour dans la polémique pour taper non pas sur Yann Moix mais sur la table, parce que y en vraiment marre.

Y en a marre que certains hommes nous expliquent quels sujets sont dignes de susciter notre indignation et comment il convient de s’indigner combien de temps (et où, et avec qui, et ne rentre pas trop tard et mets ton écharpe). Les yeux qui se lèvent au ciel aujourd’hui lorsqu’on évoque « l’affaire Yann Moix » sont souvent les mêmes qui grattaient déjà le ventre des nuages lorsqu’on continuait de parler de #MeToo ou #BalanceTonPorc après le 20 octobre 2017. A quelques centimètres de ces yeux se trouve en général un cerveau relié à une bouche qui soupire : « C’est bon là, on a compris, on peut passer à autre chose de plus important ? ». En général « de plus important » ne franchit pas la barrière des dents mais il est pensé tellement fort qu’il clignote sur le front, façon surtitre. Or le « Y en a marre de Yann Moix » ressemble au « y en a marre de #MeToo » qui est lui-même le jumeau du « y en a marre des violences faites aux femmes » qui n’est pas loin de signifier « y en a marre de ces bonnes femmes hystériques et de leurs petits problèmes de gonzesses. » Haters gonna say « paranoïa ». Je vous laisse juges.

Y en a marre que la colère soit réservée aux hommes et que l’on doive rester « dignes » sous peine que notre exaspération soit pathologisée. Je rappelle que l’hystérie, dérivée du mot « utérus », a été considérée comme une maladie psychiatrique jusqu’au début des années 2000, date à laquelle elle disparaît du DSM, la Bible des pathologies, mais pas de la définition courante ni des préjugés. Wikipédia continue ainsi de définir l’hystérie comme « une névrose touchant plus les femmes que les hommes ».

Y en a marre qu’on explique aux femmes qu’elles sont « au-dessus de ça » et que tel ou tel sujet ne « mérite pas » qu’elles s’y attardent et que rien ne vaut la dignité de leur silence offensé. Y en a marre de rester polie et discrète, d’arrondir le dos et les angles, de clore un débat par un haussement d’épaules, de faire comme si on savait voler au-dessus de la merde sans aile ni parapente et que tout ça n’avait pas d’importance. Une personnalité médiatisée qui se permet d’exprimer publiquement ses préférences sexuelles racistes et sexistes ne mérite pas de ne pas susciter mon indignation. Opposer un silence digne aux enfoiré.e.s ne fonctionne pas, comme les médias et les réseaux sociaux nous en charrient les preuves tous les jours : il faut changer de méthode. Par ailleurs il faut cesser d’associer dignité et silence chez une femme alors que la dignité d’un homme impose justement qu’il exprime sa colère haut et fort, dût-il pour cela casser des vitrines voire des flics. Il est temps que notre dignité cesse d’être silencieuse : notre colère est digne de s’exprimer comme elle l’entend, et de façon à être entendue par tou.te.s.

(c) @lisacongdon

Y en a marre que certain.e.s confondent encore fétichisme et racisme, goûts personnels et sexisme, opinion et provocation, liberté et anarchie d’expression avant de crier ensuite au politiquement correct, comme si le respect de l’interlocuteur/trice était une forme insupportable de censure, comme si la seule règle de la liberté d’expression était : « c’est çui qui tient le micro qu’a raison ». C’est ce que ne manque évidemment pas de faire Yann Moix dans une interview publiée jeudi dans Paris Match. Au journaliste qui lui demande si ces propos publiés dans Marie-Claire n’étaient pas « de la provocation », Moix répond : « L’humanité, paraît-il, a perdu 10 points de Q.I. en cent ans. Permettez-moi de vous dire que cela se voit. Il est parfois difficile d’être entendu, d’être compris. La nuance, du moins sur internet, est morte, la culture est approximative, l’intelligence est défaillante. »

Y en a marre que les mecs qui crachent plus ou moins métaphoriquement sur les femmes leur expliquent ensuite qu’elles ont mal compris ou qu’elles sont passées à côté de la subtilité de leur pensée.

Y en a marre que l’on réponde au sexisme par le sexisme sous couvert de féminisme. Montrer son cul à Yann Moix pour lui montrer ce qu’il rate comme l’a fait Colombe Schnek et d’autres quinquas anonymes sur les réseaux sociaux est tout sauf féministe : c’est profondément sexiste et réactionnaire. On ne peut pas s’indigner que les Galeries Lafayette affichent un cul de femme sans tête à Noël pour vendre de la lingerie Aubade et montrer son cul à Yann Moix quelques jours après pour lui prouver qu’on est « encore » désirable. On ne peut pas ouvrir une tribune à la blogueuse et auteure Grace Ly pour que la Française d’origine chinoise déconstruise -brillamment- les déclarations du polémiste à l’encontre des jeunes femmes asiatiques, et coller juste en dessous un diaporama de 33 quinquas en bikini trop canons qui ont l’air d’en avoir 30, comme l’a fait ELLE. Comme l’écrit très justement Jean-Marc Proust dans Slate, l’exaspération qu’a suscité les propos de Yann Moix s’est immédiatement transformé en concours de beauté, en Miss Quinqua dont le jury était paradoxalement celui par qui la polémique arrive. Mépriser le mec mais avoir quand même envie qu’il ait envie de nous niquer : n’est-ce pas un triste paradoxe ? N’est-ce pas aller dans son sens et réduire la désirabilité d’une femme à son corps « bien conservé » ?

Y en a marre de l’âgisme qui continue de frapper bien plus durement et plus tôt les femmes que les hommes. En 1972 déjà, Susan Sontag observait qu’en « matière de séduction, deux modèles masculins coexistent, le « jeune homme » et « l’homme mûr », contre un seul côté féminin : celui de la « jeune femme », au point qu’il est admis que les femmes dépensent une énergie et des sommes considérables pour tenter de conserver l’apparence de la jeunesse le plus longtemps possible. Surprise !, en 2019, rien n’a changé, au point que le fait de ne pas « s’entretenir » pour une femme est quasiment considéré comme un acte d’incivilité (le fameux : « tu pourrais faire un effort, quand même ! » que l’on continue de réserver aux femmes, quel que soit leur âge). Mais le fait de moquer les poches sous les yeux, la bedaine, les poils blancs épars, les couilles au milieu des cuisses et le pénis flasque des quinquagénaires repose exactement sur la même dichotomie qui oppose âge et désirabilité. Clairement, le fait de rétorquer « T’as vu ta gueule ? » à Yann Moix, c’est cautionner l’idée selon laquelle après 50 ans, on est imbaisable et qu’on est incapable de ressentir et de donner du plaisir. Ce que je trouve franchement gênant. Il est temps de normaliser la sexualité des « vieux » et des personnes qui ne ressemblent pas aux gens que l’on voit dans les pubs de parfums.

Y en a marre qu’en 2019, le corps des femmes continue d’être un sujet public, esthétique, moral, politique et économique (imaginez donc si demain, les femmes décidaient brusquement de vivre avec leurs complexes et d’accepter le corps que la loterie génétique leur a attribué, le nombre de chômeur.ses chez L’Oréal & Cie…). Y en a marre que personne ou presque ne soit dérangé par le fait que cet homme de 50 ans s’exprime sur le corps des femmes de son âge sans se poser deux secondes la question de sa propre désirabilité, comme si elle était ailleurs (dans son fric ou sa notoriété, au hasard), comme si l’esthétique de son corps à lui ne comptait pas, comme si seul le corps de ses jeunes amantes comptait. Comme si en 2019, on n’était toujours pas foutu.e.s d’équilibrer le rapport entre corps désirant (masculin) et corps désiré (féminin).

Le regard de Yann Moix sur les femmes est le miroir de celui que la société dans son ensemble porte sur les femmes. C’est ça qu’il faut changer, parce que c’est ça qui est vraiment gênant. Bien plus finalement que les fantasmes sexuels d’un individu qui n’ont pas à être politiquement corrects (c’est le propre des fantasmes, et de l’érotisme en général). Ni publics.

Le photographe américain Tarik Caroll se définit comme un « artiste visuel » et un activiste   body positive. Avec The Every Man Project, il donne une visibilité aux hommes (et à quelques femmes) qui ne se reconnaissent pas dans les standards esthétiques et moraux de la masculinité traditionnelle : « Fuck your toxic masculinity », comme le résume le t-shirt vendu sur son site.
Sexing history, le podcast de Gillian Frank et Lauren Gutterman, retrace l’histoire de la sexualité -et du sexisme- à travers le 20ème siècle pour mieux éclairer l’actualité du cul. J’ai particulièrement aimé l’épisode consacré aux livres que de nombreuses Américaines ont écrit dans les années 70 pour expliquer aux femmes comment plaire à leurs époux, dont le best seller You can be the wife of a happy husband (« Vous pouvez être l’épouse d’un mari heureux », en VF).
La photographe Kirstie Perez  s’intéresse particulièrement à l’accouchement. Parmi ses birth stories ou « histoires de naissances », la série Men at birth pose un regard attendri et émouvant sur le rôle des hommes pendant l’accouchement, loin des clichés du père qui s’évanouit à la première contraction.
L’association Règles élémentaires a été créée en 2015 pour fournir gratuitement des protections périodiques aux femmes sans-abri et précaires partout en France. Pour financer une boîte à dons, vous pouvez soutenir la campagne de crowdfunding sur Ulule jusqu’au 31 janvier. Pour organiser une collecte ou donner des serviettes hygiéniques à celles qui n’ont pas les moyens d’en acheter, rendez-vous sur le site ! © @we_are_gina