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DIY “changer le monde” : commencez par lire des livres écrits par des femmes

 
 

Notre regard sur le monde ne changera pas si on continue de le percevoir à travers des regards masculins. La féminisation de la culture dépend des pouvoirs publics -mais pas que.

Il y a plusieurs mois, la créatrice du podcast @InTheMoodFor_Art, Lynda, m’a contactée pour que je lui parle des artistes qui ont marqué mon adolescence.Contrairement à mes habitudes, je n’ai pas préparé l’interview, alors que je me méfie de mon esprit d’escalier comme de la propreté d’une fourchette à la cantine. En effet, je suis médaillée olympique d’overthinking dépréciatif, catégorie « Tout ce que j’aurais pu et dû dire et que je n’ai pas dit et maintenant c’est trop tard ». Non seulement mon cerveau ressemble à la Tour de Babel, ce qui me donne l’impression d’être mentalement surpeuplée de gens qui ne parlent pas la même langue, mais il a été construit sur le modèle de la tour de Pise : il penche dangereusement. En fait, ce n’est pas d’un psy dont j’ai besoin, mais d’un maçon.

 

BREF.

 

Très spontanément, j’ai donc évoqué les écrivains, cinéastes, metteurs en scène, auteurs de théâtre, artistes, photographes… qui ont modelé mon esprit et ma façon de voir le monde, et j’avoue que je ne pensais plus à ce podcast lorsque Lynda m’a signalé il y a quelques jours qu’il était en ligne.

 

Alors je l’ai écouté.

 

Et j’ai eu un choc. Pas uniquement parce que m’écouter parler est à peu près aussi agréable pour moi que d’aller chez la gynéco.

Au risque de spoiler le contenu du podcast que vous pouvez écouter ici, je me suis rendue compte que les fondations de ma culture sont à 90% masculines.

 

J’ai toujours été une rate de bibliothèque : depuis que je suis enfant je lis comme je respire. Je préfèrerais me passer de fromage toute ma vie que de lire une semaine, et pourtant j’adore le fromage -pour vous donner une idée des hectares de mots que j’ai traversés depuis 30 ans. 

 

Or l’un des livres qui a le plus compté dans ma vie et que j’ai lu au début de mon adolescence, à une époque où le cerveau absorbe les représentations mieux qu’une éponge, c’est Lolita, de Vladimir Nabokov. (Attention, spoiler XXL) Ce best-seller publié dans les années 50, considéré comme l’un des dix meilleurs romans américains de tous les temps de la revue Lire, qui figure aussi dans la liste internationale des 100 meilleurs livres du monde, est l’autobiographie fictive d’un pédophile qui se présente comme ‘nympholepte’ (amateur de nymphes, donc) et tombe amoureux d’une fillette de treize ans surnommée Lolita dont il épouse la mère, qui meurt rapidement. Le narrateur part annoncer la nouvelle à sa belle-fille qui est en colonie de vacances, ils ont un rapport sexuel dont il lui attribue l’initiative après avoir envisagé un moment de lui faire avaler un somnifère pour la violer dans son sommeil, et il s’attriste de ce que la fillette, qui n’apprendra la mort de sa mère que le lendemain, ne soit « même plus vierge ». Après deux ans de ‘romance’ sur les routes des Etats-Unis, Lolita s’enfuit avec un mec de l’âge de son beau-père qui veut la faire jouer dans des pornos, puis épouse un pauvre type et contacte le narrateur pour lui demander de l’argent. Bien qu’ ‘elle ne soit plus une nymphette’ (elle a quand même seize ans : elle commence à être un peu tapée…), celui-ci se rend alors compte qu’il l’aime toujours et veut à nouveau lui prouver son amour en la violant mais Lolita le repousse et il la quitte en larmes, ‘le coeur broyé’, pour aller tuer son ex-amant. Il meurt en prison et Lolita meurt -en couches et à seize ans- quelques mois plus tard. Fin.

Au milieu des années 90, ce roman était considéré comme une grande histoire d’amour tragique que je n’avais aucune raison d’envisager autrement -après tout, qu’est-ce que j’y connaissais en amour ? Pas grand-chose, même s’il me semblait que cette Lolita n’avait quand même pas eu un bol monumental de ce côté-là.

 

Mais je n’ai pas parlé que de Lolita à Lynda. Je lui ai confié qu’à douze-treize ans, j’aimais particulièrement lire tous les livres qui m’étaient interdits, et je cite Nana d’Emile Zola, l’histoire d’une prostituée qui meurt ruinée et défigurée par la maladie dans une chambre minable, et Journal d’une femme de chambre d’Octave Mirbeau, l’histoire d’une domestique qui dénonce la bassesse de la bourgeoisie avant de devenir la maîtresse d’un homme antisémite et sadique qu’elle soupçonne d’avoir violé et assassiné une petite fille. Il y en a plein d’autres, signés Sade et Bataille notamment, qui ne sont pas réputés pour leurs idées féministes.

 

J’aurais pu parler de George Sand que j’aimais beaucoup, ou de Françoise Sagan à qui je voulais ressembler quand je serai grande, mais je n’en ai pas dit un mot, bizarrement. J’aurais pu parler d’autres romans que je lisais à la chaîne quand j’étais ado, mais spontanément, j’ai parlé de ceux qui m’ont le plus marquée -ceux dans lesquels des femmes victimes sont punies par les hommes et/ou le destin, donc. 

 

Ah non : j’évoque également la Comtesse de Ségur qui a particulièrement marqué mon enfance, et à laquelle on ne peut pas reprocher ses idées progressistes. 

 

Quoi conclure de tout ça ?

 

Que mon psy a un gros chantier entre mes deux oreilles : sans doute.

 

Que le fait d’aimer des bouquins dans lesquels les héroïnes se font traiter comme des paillassons élimés n’empêche pas de devenir féministe quand on est grande : c’est rassurant.

 

Que le regard que l’on porte sur certaines oeuvres d’art est fonction d’un contexte socio-culturel, ce qui ne met pas en cause la valeur intrinsèque des oeuvres en question : c’est évident.Ainsi je ne dis pas que l’on doive réécrire Lolita ou rhabiller toutes les dames nues accrochées aux murs du Louvre pour dénoncer l’objectification du corps des femmes, pas plus que je ne confonds la représentation d’un acte et l’acte en lui-même (ce n’est pas parce que son héros est pédophile que Nabokov cautionne la pédophilie, pour le dire vite). Je ne dis pas non plus que les gens ne devraient pas lire Lolita ou en tout cas, pas avant d’avoir appris par coeur l’oeuvre complète de Simone de Beauvoir. Et je n’ai aucune envie de mettre la liberté d’expression et de création et la liberté des femmes dans une balance pour déterminer laquelle pèse le plus lourd dans le game actuel : il est fondamental que ces deux valeurs cohabitent, même si elles sont parfois contradictoires.

Je remarque simplement qu’adolescente, je voyais le monde à travers le regard d’hommes blancs dont la plupart étaient morts depuis longtemps -ils le sont encore plus aujourd’hui- car personne, ni mes parents pourtant ‘consommateurs’ d’arts au sens large du terme, ni l’Education nationale n’avaient jugé utile de féminiser ma culture générale à une époque pas si lointaine -les années 90 : Victoria Beckham et David Beckham étaient déjà mariés, et célèbres. 

 

Alors bien sûr, ça ne m’a pas empêchée de tomber sur Virginia Woolf, Louise Bourgeois, Susan Sontag et toutes les autres, mais cette rencontre est tardive, et elle est due au hasard puis à un mouvement conscient, un ‘effort’ personnel qui explique sans doute qu’aujourd’hui encore, mes réflexes culturels soient masculins. Je dis ‘effort’ car les femmes sont toujours, en 2019, sous-représentées dans absolument tous les domaines artistiques : pour les trouver, il faut donc les chercher, plus ou moins longtemps selon les disciplines artistiques.

 

Quelques chiffres qui m’ont donné le vertige : il a fallu attendre 2018 pour qu’une femme, une seule, entre au programme du bac. Entre 2003 et 2016, aucun texte écrit par une femme n’a été proposé aux bachelier.e.s des séries L, majoritairement fréquentées par… des filles. En littérature, le prestigieux (et rentable) Goncourt a décerné 115 prix depuis sa création -9 ont été attribués à des femmes. En 2018, le jury du Goncourt était par ailleurs composé de 3 femmes pour 7 hommes : coïncidence ? Sans doute pas que… 

 

En 2016, alors que l’écrasante majorité des étudiant.e.s et des enseignant.e.s dans l’enseignement supérieur culturel sont des femmes, elles ne représentent que 48% des actif.ve.s travaillant dans un secteur culturel, tous domaines et postes confondus. Le secteur des arts dramatiques compte 76% d’autrices et de metteuses en scène, pourtant, seuls 16% des Molières de la mise en scène ont été attribués à des femmes depuis 1987. Chaque année, 20% des films qui sortent en salles sont réalisés par des femmes, mais aucune femme n’a reçu de César du meilleur film ou du meilleur réalisateur depuis 2010. Sur 55 Palmes d’or décernées à Cannes depuis la création du festival du même nom jusqu’en 97, 1 seule a été remise à une femme -Jane Campion, l’une des rares femmes à avoir écrit, réalisé et produit une série, même si ce secteur est en train de se féminiser. Depuis 1985, la part des femmes interprètes dans les 50 plus grands succès musicaux est stable, autour de 20%. Pourtant seules 8% des Victoires de la musique ont été décernées à des femmes -et la situation est encore pire dans le secteur de la musique classique. Tous ces chiffres sont issus du rapport 2018 de l’Observatoire de l’égalité entre femmes et hommes dans la culture et la communication consultable iciLe Rapport du Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes est ici.

Moins nombreuses notamment aux postes de direction et de décision, moins aidées financièrement par l’Etat ou par des organismes privés, moins programmées, moins récompensées, les artistes femmes continuent, en 2019, d’être les grandes oubliées d’une culture générale qui permet de « diriger l’esprit de manière à ce qu’il porte des jugements solides et vrais sur tout ce qui se présente à lui », pour citer Descartes.

 

Or c’est prouvé scientifiquement : la culture -la littérature, notamment- change notre vision du monde et notre rapport aux autres. 

 

Une vision du monde et un rapport aux autres qui ne changeront donc pas si on continue de les voir avec des lunettes de mecs pour la plupart blancs, peu importe leur talent, la question n’est pas là (j’en vois venir certain.e.s…) Il est entendu que le talent n’a pas de sexe. Et il n’est évidemment pas question de se priver de chefs d’oeuvre écrits, réalisés, peints ou composés par des hommes d’encourager la production d’oeuvres de femmes en les cherchant, en les consommant, en les réclamant aux pouvoirs publics, en les offrant et en en parlant autour de nous, y compris et surtout aux (très) jeunes générations, pour les graver dans notre inconscient collectif.

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