Description du projet

« Elle était si jolie… Et tellement gentille ! » : Arrêtons de hiérarchiser les féminicides en fonction de l’apparence et du caractère des victime

Cette jeune femme s’appelait Lorena Quaranta, elle était italienne, elle avait 27 ans, elle était étudiante en médecine en Sicile et elle a été étouffée à mort mardi dernier par son compagnon qui la soupçonnait de lui avoir transmis le Covid-19.

(c) via @avvocathy

Bien malgré elle, elle est devenue l’image de l’augmentation des féminicides en cette période de confinement, ou plus exactement, elle est devenue l’image d’Epinal de la victime de féminicide : elle était cisgenre, hétérosexuelle, blanche et socialement intégrée, des critères de base qui multiplient automatiquement l’attention des médias et l’empathie de l’opinion publique. Mais elle était également jeune et jolie, elle exerçait un métier féminin (elle prenait soin des autres), et elle sauvait des vies. Certes, elle n’était pas mère – dans ce cas-là, les médias disent « maman » et le sujet, allongé de quelques secondes ou de quelques lignes, opère une remontada dans le sommaire de l’actualité.

N’empêche, elle ne méritait « VRAIMENT PAS » ce qui lui est arrivé.

C’est ce qu’on lit plus ou moins littéralement partout depuis une semaine, sur les réseaux sociaux mais aussi dans des médias aquis à la cause des femmes, et c’est ce qui me fait sauter sur mon clavier aujourd’hui.

Le meurtre de Lorena Quaranta est dramatique, mais il ne l’est pas « plus » – ni moins, bien entendu – qu’un autre féminicide, parce que rien ne justifie qu’un homme ôte sa vie à une femme, quels que soient le volume et la nature de ses fautes et défauts ou donc, de ses mérites et qualités.

La justice française apprécie les nuances de chaque situation et prononce des sanctions appropriées à chaque cas, à l’abri -théoriquement du moins- des préjugés normatifs infusés dans une culture andro et hétérocentrée. En clair, les caractéristiques physiques et sociologiques ne peuvent pas constituer pas des circonstances aggravantes pour le meurtrier de Lorena Quaranta, car cela supposerait qu’il existe a contrario des circonstances atténuantes à d’autres féminicides, ce qui supposerait donc qu’il existe  une nomenclature de l’existence féminine, une échelle de valeur de la vie des femmes dont les barreaux s’useraient jusqu’à ne plus constituer qu’une écharde, une épine dans le pied du vivre ensemble dès lors que celles-ci vieilliraient et/ou s’éloigneraient du fémininement correct en étant, par exemple, chiantes. C’est ainsi que le caractère supposément difficile d’Alexia Daval a plusieurs fois été mentionné dans les médias avant même que son mari ait été officiellement mis en examen, comme si la personnalité de la victime justifiait qu’un homme, en l’occurrence, celui qui vivait avec elle, l’étrangle à mort avant de brûler son corps dans la forêt.

Dans son ouvrage  Une culture du viol à la française, qui décortique les préjugés qui contribuent à banaliser les agressions sexuelles, à culpabiliser les victimes et à déresponsabiliser les coupables, Valérie Rey-Robert affirme que « la lutte contre les violences sexuelles est possible à condition de revoir un peu nos idées reçues sur le viol. » 

Il en va évidemment de même avec l’agression définitive que constitue le féminicide, et j’ajouterais que l’évolution de nos idées reçues sur les violences conjugales passe par la révision de notre langage, qui est aux idées ce que le moule est au kouglof : il les structure et les fait tenir debout.

On ne peut pas rendre hommage à une victime de féminicide en écrivant « elle était si jeune… » ou « elle avait toute la vie devant elle » parce que la valeur d’une vie ne dépend pas de son état d’usage – contrairement aux Twingo, la vie humaine n’est pas cotée à l’argus.

On ne peut pas rendre hommage à une victime de féminicide en écrivant « elle était si jolie » parce que la valeur d’une vie ne dépend pas de l’aspect de l’enveloppe de cette vie.

On ne peut pas rendre hommage à une victime de féminicide en écrivant « c’était même pas vrai » ou « elle a contaminé personne » ou encore « le Covid-19 est même pas un virus mortel » (je jure que je l’ai lu…), parce que même si c’était vrai, même si cette jeune femme avait transmis le virus à son conjoint ou à quelqu’un d’autre, et même si ce virus était mortel dans 100% des cas, cela ne justifierait pas que quiconque rende sa propre justice en la tuant.

Enfin, on ne peut pas rendre hommage à une victime de féminicide en écrivant « en plus elle sauvait des vies » parce que la fonction sociale ne détermine pas la valeur existentielle, parce que la valeur d’une vie ne dépend pas de l’effet produit sur celles des autres, et parce que le fait d’exercer un métier dans lequel on ne sauve la vie de personne ne relativise pas la légitimité de notre existence, sauf à admettre que la vie d’un.e urgentiste vaut davantage que celle d’un.e joueur.se de flûte de pan, par exemple (mais dans ce cas, combien vaut-elle en plus ? Et dans quelle devise ? Et quid des gens qui n’exercent pas de métier ?)

Hiérarchiser les victimes de féminicides, c’est valider l’idée qu’il y a des « vraies victimes » et des victimes en mousse, c’est donc légitimer le principe du meurtre sexiste.

On n’éradiquera pas les violences conjugales tant que l’on parlera de les « endiguer », c’est à dire de les contenir comme s’il y avait un seuil acceptable à ne pas franchir, tant qu’on ne cherchera qu’à « améliorer » ou à « faire progresser » la situation : perdre avec un score serré ou une branlée d’anthologie ne change pas l’issue du match.

En matière de lutte contre les violences faites aux femmes, ce ne sont donc pas les bonnes intentions qui comptent, et les « améliorations » ne suffisent plus : il faut des faits concrets et des mots appropriés qui désignent et concernent l’ensemble des personnes impliquées. On n’éradiquera pas les violences conjugales tant que l’on parlera et que l’on entendra uniquement – quoique pas assez – les victimes, tant que les coupables constitueront une masse non identifiée aux contours flous sur laquelle chacun.e projette des fantasmes plus ou moins racistes et/ou classistes, bref, on n’éradiquera pas les violences conjugales tant que les seuls responsables seront protégés par le silence de la société, et leur silence à eux.

Je salue donc l’ouverture depuis hier d’un nouveau numéro national destiné aux auteurs de violences conjugales, financé par la Délégation aux Droits des Femmes et géré par la Fédération Nationale d’Accompagnement des Auteurs de Violences (FNACAV) : 08 019 019 11. L’objectif de ce numéro vert est d’empêcher l’escalade de la violence dans les foyers confinés, souvent justifiée par le contexte exceptionnel : « le climat est tellement stressant », « c’est normal qu’il y ait des frictions dans un couple qui cohabite H24 », « personne ne peut vivre avec quelqu’un 7j/7 sans péter les plombs », etc.

On ne le dira jamais assez : rien ne justifie jamais aucune violence faite à une femme, que cette violence soit physique, psychologique ou économique. Cette prise de conscience collective ne fera pas l’économie d’une prise de parole individuelle des auteurs de ces violences. Plus que jamais, le changement de notre société est conditionné par la révolution du langage de tous ses membres.

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