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Miss France, la promotion d’un éternel féminin d’un autre âge, et les gens qui se disent « un peu » féministes

Regard sur une France qui change, mais pas tant que ça, en fait.

J’avais déjà prévu de parler de Miss France la semaine dernière, lorsque la fatigue a brutalement interrompu tous mes élans. Imaginez un chêne mort tombant sans prévenir sur Panpan, le copain de Bambi, ce lapin téméraire et légèrement dogmatique qui passe son temps à courir partout et à taper du pied sur le sol pour alerter ses congénaires. Voilà à peu près ce qu’il m’est arrivé vendredi dernier : j’ai pris une tonne d’épuisement sur la gueule sans l’avoir vue venir alors que tous les signaux étaient pourtant au rouge. La minute d’avant j’avais 260 onglets ouverts dans la tête et une to-do liste longue comme un repas de famille, et l’instant d’après j’étais incapable de tenir une fourchette, de toucher à un clavier ou de scroller un centimètre (c’est dire si mon cas était critique…) Assez flippant, comme sensation, encore que pas totalement inintéressant : j’ai eu l’impression de revenir à une très ancienne version de moi-même, simplifiée à l’extrême, dépourvue de toutes ces options compliquées qu’ajoute l’expérience du quotidien à notre  logiciel interne qui n’aspire finalement qu’à quatre choses : dormir, avoir la paix, être au chaud. Et bouffer des trucs gras, tièdes et mous, salés et/ou sucrés.

Vendredi soir dernier, je gisais donc sur le canapé telle une boîte noire au fond de l’océan quand soudain, Monsieur Schmidt a zappé sur l’élection de Miss France.

Sans doute a-t’il pris mon air hagard pour une réprobation car il s’est aussitôt écrié : « C’est pas du tout ce que tu penses, je n’ai jamais regardé, je te jure c’est la première fois, ça ne signifie rien pour moi ! », en me tendant la télécommande avec un air penaud. « TKT on regarde Miss France, y a R », ai-je dû lui répondre de manière plus ou moins intelligible car je me souviens d’avoir vu une partie de cette foire à La Féminité avant d’être aspirée par un épais sommeil.

Ca m’a rappelé le temps où je regardais Miss France en famille, cette époque lointaine où les écrans individuels n’existaient pas et que la télé était un moyen pour les membres d’une même tribu génétique de rester ensemble dans une pièce sans s’insulter ni se taper dessus -chez moi, c’était même le seul moyen, c’est vous dire à quel point j’attendais les grands rendez-vous cathodiques avec impatience. L’été, c’était Fort Boyard, Jeux sans frontières, la redif’ d’Angélique Marquise des anges et Les coeurs brûlés ou toute autre fiction française équivalente dans laquelle des femmes bafouées se crêpaient le brushing pour un mec et/ou un domaine accaparé par une horrible belle-mère (la famille Halliday a dû passer beaucoup de temps devant la télé dans les années 90…) Et l’hiver, c’était la redif’ de Sissi ImpératriceHoliday on ice et Miss France. Eté comme hiver, ma famille se colmatait donc grâce à des archétypes féminins venus du fond des âges : la garce, souvent vieille ou en tout cas, âgée de plus de 30 ans (donc vieille) et la gentille, toujours jeune, belle, blanche, et méritante – la gentille était plus volontiers orpheline et/ou pauvre qu’issue d’une famille unie et aisée, car déjà à l’époque, le fait d’avoir galéré était considéré comme une vertu cardinale pour une femme, jurisprudence Cendrillon (« Tes deux parents sont toujours ensemble et ne t’enfermaient pas à la cave pour te punir de leurs frustrations personnelles ? Déso chérie mais la couronne en strass, ça va pas être possible. »)

Et j’adorais ça ! Bien sûr que j’adorais ça ! Je rêvais d’être Miss France ! Bien sûr que je rêvais d’être Miss France ! Ou top modèle, au pire !

Et j’ai continué de regarder l’élection de Miss France même après que j’aie quitté le nid familial ou plutôt, le terrain vague truffé de mines antipersonnel !

J’ai fini par arrêter non pas tant parce que je fais partie de ces gens insupportables qui affirment, la bouche en cul de caille (la cousine snob de la poule) : « Moi je ne regarde pas la télé, je ne regarde que les Replay d’Arte quand je n’écoute pas France Cultuuuuure ! » (j’en fais partie, évidemment…), mais parce qu’il y a plusieurs trucs qui me gênent profondément là-dedans, des trucs qui me gênent assez pour vous en parler une semaine après le couronnement de Vaimalama Chaves aka Miss Tahiti et zapper au passage le sujet Noël que d’autres ont traité ailleurs beaucoup mieux que je ne l’aurais fait.

Ce n’est pas l’overdose de kitsch ou la ringardise qui me dérangent, bien au contraire – mon admiration très premier degré pour Mariah Carey ou Cher m’ont habituée à pire.

Ce n’est même pas Jean-Pierre Foucault, la version Bisounours de Donald Trump qui présente ce concours depuis sa création en 1920 qui me gêne vraiment.

C’est la perpétuation à grande échelle et à une heure de grande écoute du mythe d’un éternel féminin qui a de moins en moins de sens aujourd’hui, mais continue pourtant d’infuser dans les esprits de plus de 7 millions de Français, et je ne compte pas l’élection de Miss Univers qui a lieu à la même période, juste avant Noël, sans doute la fête la plus réac’ qui soit (coïncidence ? Je ne pense pas).

Le mythe de la compétition entre meufs, déjà, qui entretient celui de la sauvagerie des femmes entre elles. Malgré les sourires et la bienveillance que chaque Miss est tenue d’afficher derrière une plastique parfaite, ce concours de beauté n’est évidemment pas « l’occasion de passer un moment de détente avec des filles incroyables, ahahahapioupiou ! ». C’est un tournoi impitoyable au cours duquel chacune des concurrentes compte sur les défauts des autres pour exalter ses propres vertus de façon à être désignée comme la digne représentante d’une certaine idée de la perfection féminine à la Française par des gens qu’elle ne connaissent pas et qui ne les connaissent pas. Contrairement à la « saine » compétition entre mecs, basée sur la force physique ou sur les capacités intellectuelles, des vertus invisibles à l’oeil nu, historiquement, la compétition entre femmes repose sur des critères extérieurs et par définition périssables. Critères dont elles n’ont même pas le droit de s’ennorgueillir publiquement puisque la confiance en soi que l’on apprécie chez un homme devient un défaut chez une femme, et le signe de son absence de modestie. L’élection de Miss France repose donc sur cette injonction contradictoire qui continue de peser sur l’inconscient collectif féminin mondial : « Brille mais pas trop mais quand même mais fais gaffe mais brille. » Pensez-y lorsqu’un.e membre de votre famille -probablement une femme, d’ailleurs- vous servira cette remarque ce soir, entre les huîtres et les bons d’achat Darty : « Les femmes entre elles, hein, c’est les pires ! » (variante : « Moi je n’ai que des amis hommes, ils sont bien plus sains que les filles ! », asséné par cette cousine qui confond féminisme et misogynie avec du rouge à lèvres).

La promotion d’une beauté unique et standardisée, évidemment. Avez-vous déjà regardé une élection de Miss Univers ? On dirait un concours de clones. Toutes les Miss de tous les pays en compétition se ressemblent : toutes mesurent plus d’1,70m, toutes sont très minces, toutes ont une poitrine plutôt menue, les cheveux longs et souples (jamais courts, jamais d’afro), un nombre anormalement élevé de dents anormalement blanches et des cils jusqu’à la racine des cheveux. Certaines ont la peau plus foncée que d’autres – jamais trop foncée quand même. Certaines sont blondes, d’autres brunes, celle de l’année dernière avait même poussé la punkitude jusqu’à être rousse – « Une fausse rousse ! » s’étaient d’ailleurs scandalisés plusieurs médias, comme si le fait de ne pas avoir la même couleur sur la tête et dans la culotte était le signe d’une perversion incompatible avec le port de la fameuse couronne en strass.

C’est que les concours de beauté nourrissent le fantasme d’un éternel féminin réactionnaire. Le fantasme de la pureté, évidemment : comme à l’époque de sa création, les Miss sont toutes célibataires, sans enfant, jamais mariée ni pacsée -pourquoi pas escort girl ou narcotraficante, pendant qu’on y est ? C’est la raison pour laquelle le comité Miss France continue de punir les candidates dont les photos dénudées seraient dévoilées dans les médias ou sur les réseaux sociaux plutôt que les diffuseurs (quelqu’un a dit « culture du viol » ?) Pas de sexfie, donc, pas de tatouage, pas de piercing, et un discours plus calibré qu’un maki saumon. Car depuis quelques années (seulement…), les Miss prennent la parole en direct. Contrairement à certaines Miss badass qui ont politisé leur élection par le passé, les Françaises parlent pour dire la même chose : toutes aiment leur famille, le sport, la mode et les enfants (ou les animaux), toutes font des études pour exercer ou exercent déjà des professions dites féminines -chargée de communication, attachée de presse, infirmière, institutrice, prof de yoga, nutritionniste… Et toutes soutiennent évidemment une cause humanitaire, ce que Sylvie Tellier fait tranquillement passer pour une révolution féministe, alors que le fait de s’occuper des autres fait partie du starter pack de la féminité depuis l’Antiquité.

J’aimerais que l’on cesse de convaincre ainsi le grand public que l’on peut être féministe poliment, joliment, a minima, en sentant bon sous les bras et en ne coupant la parole à personne, surtout pas aux hommes.

En 2019, il faut impérativement cesser de dire que l’on est « un peu » féministe, à l’instar de Sylvie Tellier contre laquelle j’ai effectivement une carie, pourquoi le nier. Le 5 décembre sur Europe 1, la directrice générale de la société Miss France défendait ainsi l’élection de tout sexisme en déclarant : « Je suis un peu féministe dans l’âme et, au contraire, le concours est un sacré tremplin dans la vie. Ça ouvre des portes à ces jeunes femmes, qui peuvent prendre la parole. » Avant d’enfoncer le clou ou plutôt, le strass en observant que sans sa couronne, elle serait « certainement à Lyon, dans un petit cabinet d’avocat où je ne serais jamais associée, parce que je viens d’une famille assez modeste. » Remboursez Causette, hein ?

La fin de ce post s’adresse à toutes les Sylvie Tellier de France, dont vous croiserez nécessairement un.e cousin.e au pied du sapin ce soir. Passe encore que vous associez réussite personnelle et médiatisation. Passe que votre vision du monde soit aussi simpliste qu’un Lego Duplo. Mais de grâce, cessez de dire tout haut que vous êtes « un peu » féministe, comme s’il y avait des risques de l’être « trop », comme si le féminisme était du vin blanc ou du chocolat noir – un peu ça va, trop bonjour les dégâts. A titre personnel je suis radicalement pour que les femmes aient strictement les mêmes droits que les hommes : si cela fait de moi une terroriste de l’égalité, une extrêmiste de l’humanisme, quelque part, tant mieux.

Je suis féministe, point barre. Je ne le suis ni « trop » ni « pas assez ». Je le suis peut-être mal, si tenté qu’il existe une police du féminisme qui détermine qui a la plus grosse (légitimité) : j’écoute du rap, je n’ai pas lu Simone de Beauvoir, je préfère mouler devant Netflix qu’aller manifester contre le patriarcat lorsqu’il pleut, Marlène Schiappa me porte sur les nerfs même je suis sincèrement heureuse qu’elle existe. Peu importe : la perfection individuelle n’est pas le but. Le but, c’est de faire tourner le monde dans un sens plus égalitaire et plus juste. Alors de grâce, otez ces guillemets enduites de vaseline autour de ce terme qui n’en veut plus : en 2019 mes ami.e.s, soyez féministes comme vous voulez mais soyez-le tout court, haut et fort, sans locution adverbiale ni attermoiement, en toute simplicité.

Le féminisme est ce qu’il peut arriver de mieux au monde en 2019 : soyez fier.e.s d’avoir été des pionnier.e.s.

Retour à l’accueil
Un article passionnant dans Cheek Magazine qui revient sur l’origine du mot « chatte » et en analyse toutes les significations à travers l’histoire jusqu’à aujourd’hui, alors depuis 2015, on assiste à un « tournant génital du féminisme », selon les termes de la professeure de sciences politique Camille Froidevaux-Metterie. 
Après avoir découvert sans surprise que pas une femme ne faisait partie du classement Forbes des comiques les mieux payés de 2018, la journaliste Allie Lawrence a établi son top 10 des femmes qui changent le game de la comédie et du stand up aux Etats-Unis. De quoi mouler devant Netflix pendant toute la trêve des confiseuses ET faire la révolution en même temps.
A lire d’urgence si ce n’est déjà fait, l’édito d’Amber Heard dans le Washington Post (VF ici), dans lequel l’actrice raconte les violences qu’elle a subies de la part des médias, du milieu du cinéma et des internautes après avoir dénoncé le comportement de son ex-mari Johnny Depp : « j’ai senti toute la force de la colère de notre culture à l’égard des femmes s’exprimer », écrit-elle, avant de rendre hommage à « ces femmes qui transforment leur rage à propos de la violence et des inégalités en combat politique, malgré ce que cela coûte. »  
Si vous avez fait votre broom closet outing (si vous êtes sortie du placard à balais, bref, si vous êtes une sorcière), ou que les sciences occultes vous intéressent même si vous êtes passée au Dyson, abonnez-vous à Spell it out, la newsletter de l’actu 100% witchy de la journaliste féministe Arièle Bonte. Au menu de la dernière : un podcast qui parle d’astro, la visite de la capitale des sorcières en Norvège, un sigil concocté par une sorcière québecquoise…