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Le Naomi Osaka gate est symptomatique de notre mépris pour la santé mentale

Le monde se partage en deux camps : celles et ceux qui soutiennent la décision de Naomi Osaka de quitter le tournoi de Roland Garros pour préserver sa santé mentale et lui souhaitent un prompt rétablissement, et les autres.

(c) @naomiosaka sur Instagram 

Parmi les autres, la quasi totalité des journalistes sportifs, qui ont préféré lui reprocher son manque de professionnalisme plutôt que de s’interroger sur la façon dont iels exercent leur métier, mais aussi sa collègue Caroline Garcia, pour laquelle « il y a des obligations et on doit les tenir, on ne peut pas prendre uniquement ce qui nous fait plaisir », ainsi que le nouveau président de la FFT, Gilles Morreton, qui a déclaré : « Je pense que c’est une erreur phénoménale (…) C’est très préjudiciable au sport, au tennis, à elle probablement. Elle heurte le jeu, elle fait du mal au tennis ».

Le fait que le patron d’une instance sportive professionnelle considère que prendre soin de sa santé est « une erreur phénoménale », qui nuirait non seulement à la principale intéressée mais aussi à l’ensemble de ses collègues et au tennis en général (et à la rotation de la Terre aussi, non ?) est déroutant. Lui aurait-il fait les mêmes reproches si la numéro 2 mondiale s’était cassé le poignet, par exemple ? Aurait-il déclaré publiquement : « Je pense que c’est une erreur phénoménale qu’elle ne joue pas avec une double fracture du radius. Le bon déroulement du tournoi, mais aussi le rayonnement du tennis professionnel à l’international et l’éthique du sport en dépendent ! D’ailleurs si elle n’utilise pas son autre poignet au prochain match, c’est simple, je lui colle une amende de 12000€. »

Non, bien entendu. Sa déclaration, à l’avenant de la réaction de la plupart des titres de la presse (pas que) sportive et de l’ensemble des célébrités et anonymes qui estiment que c’est franchement abusé de ne pas bosser quand on est malade est donc déroutante… mais pas surprenante.

Elle est en effet symptomatique du peu de cas que la société et les pouvoirs publics font de la santé mentale, encore considérée comme un sous-genre de la santé dont elle a toujours été le parent pauvre : il y aurait la « vraie » santé d’un côté, la santé organique importante qui justifie que l’on sèche ses obligations et qui suscite l’empathie, et la santé de gonzesse qui fait chier, en gros – je caricature, mais pas tant que ça.

Quitter une compétition sportive pour raisons de santé, c’est normal, quitter une compétition sportive pour raisons de santé mentale, c’est un enfantillage.

Lorsque l’Equipe titre « Naomi Osaka veut snober les médias à Roland Garros », lorsque Caroline Garcia déclare « ça fait partie du job, on ne fait pas que ce qu’on aime », iels font d’un épisode dépressif sévère un caprice, selon la même « logique » qui conduit encore de trop nombreuses personnes à accuser une victime portant plainte contre son agresseur de vouloir « se faire remarquer. » Cette logique reflète une conception capitalistique donc sexiste de l’être humain, dont pâtissent celles et ceux qui s’éloignent un temps soi peu du modèle « guerrier » présenté comme la norme et la seule option valable au sein d’une société qui associe dureté et force morale, souffrance muette à dignité, et dépression à médiocrité. Cette stigmatisation de la sensibilité est d’autant plus difficile à vivre que la crise sanitaire a bouleversé tous les repères. Dans le cas des sportives et sportifs de haut niveau, le fait d’être privé.e de compétition l’année dernière, de jouer devant un public, bref, le fait d’avoir à réinventer brutalement et complètement sa façon de jouer a pu affecter certain.e.s d’entre elleux, les faire douter du sens de leur métier, ou des raisons pour lesquelles iels l’exercent.

N’est-il pas aussi cruel que paradoxal de reprocher à quelqu’un de douter, dans une période aussi incertaine à tous points de vue ?

Par ailleurs, n’est-il pas paradoxal – en plus d’être raciste – que la presse ait d’abord encensé la « réserve » de la joueuse en la comparant notamment au comportement « agressif » de Serena Williams, pour aujourd’hui la lui reprocher ?

J’ai beaucoup lu sur les réseaux sociaux que ces conférences de presse faisaient partie du jeu, et que les sportives et sportifs de haut niveau étaient grassement payé.e.s notamment pour répondre aux questions des journalistes. J’ai du mal à concevoir que les standards en la matière ne soient pas les mêmes pour tou.te.s les professionnel.le.s. Lorsque la dégradation de votre santé vous empêche de faire votre boulot, on n’attend pas de vous que vous le fassiez quand même, même si vous êtes payé.e pour, pas vrai ? On ne vit plus à l’époque des corons d’Emile Zola, le congé maladie existe en France depuis 1928. On m’opposera peut-être que Naomi Osaka n’est pas française, et on m’opposera à coup sûr que Naomi Osaka, elle, perçoit des millions de dollars pour faire son job.

Ce qui pose les questions suivantes : l’argent prive-t-il de facto de toute empathie, de toute bienveillance ? Et si l’on admet qu’établir des hiérarchies entre les individus, c’est mal, peut-on faire une exception pour les individus riches, en vertu du fait qu’après tout, iels ne sont vraiment des êtres humains comme les autres ? D’autre part, peut-on être riche, voire très riche, et souffrir d’anxiété sociale et de dépression, comme Naomi Osaka ? Si l’on estime que le fait d’être largement à l’abri du besoin est de nature à relativiser les troubles mentaux, voire même qu’il annule le droit d’être déprimé.e, on circonstancie la santé mentale à des facteurs extérieurs et purement matériels. Ce qui est une autre façon – encore une – de délégitimer les troubles mentaux, et de culpabiliser les personnes qui en sont atteintes.

Enfin, j’ai entendu Thierry Marx expliquer avant-hier sur France Info que l’usage intensif des réseaux sociaux déprimait beaucoup plus que les journalistes sportifs professionnels, et qu’on ne s’affichait pas en bikini sur Instagram lorsqu’on était timide. J’avoue que je ne comprends pas bien en quoi l’expertise de ce Monsieur, qui n’est ni psy, ni sociologue ni même sportif professionnel mais chef étoilé est de nature à éclairer le sujet, et je ne suis pas sûre qu’il apprécierait que Naomi Osaka lui explique que lorsqu’on est chef, on est censé passer plus de temps en cuisine que dans les médias, mais OK, liberté d’expression, tout ça : admettons. La réflexion de Thierry Marx, que partagent bon nombre de concitoyen.ne.s implique donc qu’il existe un “pathologiquement correct”, induit mais suffisamment oppressant pour que Naomi Osaka se sente obligée de s’expliquer sur les raisons de son retrait du tournoi, et d’exposer ses failles. Alors je me demande : qu’est-ce qu’on a le droit de faire et de ne pas faire quand on confie publiquement souffrir d’anxiété sociale et de dépression, et à qui faut-il rendre des comptes ? Existe-t-il un.e ministre délégué.e au dresscode des personnes souffrant de troubles psychologiques, ou est-ce que le dresscode varie selon la nature du trouble ?  Quel média, quel réseau social peuvent-elles utiliser, et y a-t-il une politique en matière de coiffure, de maquillage voire de déco ?

A l’attention de Thierry Marx et des autres : les troubles mentaux ne sont pas réservés à une catégorie de la population, il n’existe pas de « bonne » manière d’être introvertie, et le remède social aux troubles mentaux ne consiste pas à les domestiquer en les normant, mais à leur accorder le droit d’exister en dehors de votre compréhension. Just do it, comme dirait l’un des sponsors de Naomi Osaka, à qui l’on souhaite un bon rétablissement.

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