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Les médias ne savent pas parler des No Kids et c’est un vrai problème (pas que pour les No Kids)

(c) capture d’écran Jimmy Kimmel Live

Voici deux extraits récents de la presse chic : la Une du Courrier International cette semaine, et l’intro de la rubrique Moi, Lectrice du Elle de la semaine dernière. Ces deux extraits sont symptomatiques de la façon dont les médias traitent aujourd’hui d’un sujet qu’ils ont occulté jusqu’à il y a une demi-douzaine d’années, et dont les enjeux continuent de leur échapper totalement.

Elle fait de la nulliparité volontaire une « vogue », ce qui, en plus d’être condescendant, est inexact : la proportion des Françaises qui font le choix de ne pas devenir mère est stable depuis des dizaines d’années, autour de 4,5% (à ce sujet, je vous renvoie au livre de Charlotte Debest, “Le choix d’une vie sans enfant”). Par ailleurs, le terme « vogue » dans ce contexte déligitime ce choix en le faisant passer pour une lubie nihiliste : la famille, c’était mieux avant, quand c’était « follement chaleureux ». 

Cette rhétorique est la version light des discours haineux anti-choix qui pululent sur les réseaux. En avril 2021, le très médiatique Dr Alexandre comparait la contraception définitive à des « délires écologistes collapsologistes » et concluait son tweet par : « elle le regrettera amèrement ! STOP STÉRILISATION ! » (les majuscules sont d’origine, et « elle » fait référence à la jeune femme qui témoignait avoir eu recours à la ligature des trompes dans une vidéo publiée par Loopsider).

De son côté, Courrier International prend un parti qui semble a priori à rebours de ce mépris décomplexé, en consacrant sa Une aux No Kids… tout en illustrant le sujet par un parent et ses deux enfants, ce qui revient à peu près à illustrer un article sur le steak tartare par un brocoli. Or mettre en scène un père manifestement au bout du dernier rouleau du pack de douze et des enfants surdiabolisés (on s’étonne que le plus grand n’éviscère pas un doudou en crachant du feu) est une façon de justifier le regret d’avoir des enfants, et de conditionner le choix de ne pas avoir d’enfant à des facteurs extérieurs mesurables et légitimes : des enfants chiants, et le monde en crise.

Ce qui pose un triple problème. Le premier : le dessin essentialise les enfants et en fait des créatures intrinsèquement diaboliques. Or les enfants ne sont pas des pangolins mais des êtres humains, qui présentent des variations en terme de caractère, de goûts et d’aptitudes : ils ne sont ni universellement mignons, ni universellement chiants. Le seul point commun entre tous les enfants, c’est qu’ils ne sont pas autonomes. Mais leur manque d’autonomie n’est pas volontaire ni dirigée contre les adultes qui en sont responsables : c’est toute la différence entre « être pénible », et « être en processus d’apprentissage ». 

Mais même en admettant que certains enfants soient plus chiants que d’autres sans explication rationnelle (ça arrive, ne nous le cachons pas…) : on se heurte au deuxième problème, d’ordre philosophique : un choix quel qu’il soit est rarement motivé par une situation merdique extérieure, qui par ailleurs, n’est pas universellement et invariablement merdique. Prenons un exemple. Tou.te.s les avocat.e.s ne trouvent pas leur métier chiant, en dépit de facteurs intrinsèques objectivement chiants : gérer les problèmes des autres toute la journée, avoir Dupont-Moretti comme ministre, plaider habillé.e en chauve-souris… Et ça ne justifie pas que quelqu’un préfère devenir prof plutôt qu’avocat.e – prof étant un métier bien chiant aussi, avec un ministre de l’enfer, mais ne me lancez pas sur le sujet. Généralement, on devient prof non pas parce qu’un autre métier est chiant, mais simplement parce qu’on en a envie, pour des raisons diverses et variées. 

Et enfin troisième problème, d’ordre sociologique celui-ci : l’écrasante majorité des parents qui regrettent de l’être ne regrettent pas leurs enfants en tant qu’individus, mais la parentalité en tant que système social normatif et aliénant : c’est ce qu’a démontré la sociologue Orna Donath dans son essai « Le regret d’être mère », auquel se refèrent les articles de Courrier International, et que je cite par ailleurs dans mon propre livre, Lâchez-nous l’utérus ! (subtil placement produit).

Dans ces articles, on retrouve le refrain censément moderne et inclusif que l’on entend de plus en plus ces derniers temps : entre le regret parental (sujet top trend), le post-partum dévastateur et le dérèglement climatique (sujets maxi top trend), les No Kids ont peut-être raison de ne pas vouloir encombrer la planète, FINALEMENT. 

Or ce discours est tout aussi problématique que le premier. Il implique notamment que les parents, et plus particulièrement les mères à qui revient la gestation de l’enfant puis l’essentiel des tâches parentales sont des connes finies de continuer de faire des gosses dans « un monde en crise », avec le risque d’un post-partum épique et le regret qui va avec, et dont tout le monde parle. 

Mais culpabiliser les mères ou les mères-to-be ne sert pas la cause des No Kids, et en particulier des femmes qui ne veulent pas d’enfant, qui sont plus discriminées encore plus que les No Dads volontaires. D’une part parce que la culpabilisation et la division des femmes n’est jamais une bonne stratégie, quel que soit l’objectif (y a qu’à voir dans Koh Lanta…). D’autre part et surtout parce que cela occulte le coeur du sujet, et les enjeux à venir. 

Le choix de ne pas être mère n’est pas nécessairement ni automatiquement un choix politique ou un choix par défaut, dû à un nihilisme et/ou à une misanthropie virulente. On peut choisir de ne pas être mère non pas en réaction à la vie des autres, ou parce que le monde est foutu, mais pour inventer sa propre vie, selon des modalités nouvelles qui restent inconcevables pour l’écrasante majorité de la population, paradoxalement de plus en plus consciente et légitimement inquiète des crises écologiques, économiques, sanitaires, sociales et politiques successives que nous traversons. Je suis toujours sidérée d’entendre autant de gens dire en substance dans une même phrase : « le monde est foutu et être parent c’est l’enfer mais ne pas le devenir c’est passer à côté de l’essentiel donc tu DEVRAIS y penser » WTF ?!?

La nulliparité volontaire n’est pas automatiquement la conséquence d’une « absence d’envie » ou d’un « manque de désir » d’enfant, elle peut résulter d’un désir profond, d’un élan vers soi-même, en dehors de la grille de lecture traditionnelle d’une vie « réussie ». On peut choisir de ne pas être mère parce qu’on a envie de s’accomplir dans un domaine que l’on juge – à tort ou à raison, peu importe – incompatible avec la maternité ; ou simplement parce qu’on a envie de vivre principalement pour soi, parce qu’on s’estime suffisamment pour choisir de vivre en accord avec ses propres besoins et désirs plutôt qu’en fonction des injonctions sociales genrées et sexistes.

Bizarrement, en choisissant de consacrer un dossier aux No Kids, la rédaction de Courrier International n’a pas pensé à représenter les concerné.e.s en Une, ni à leur donner la parole. 

Le deuxième article s’intitule « Je ne voulais pas d’enfant et je me suis laissé piéger » : il traite donc du regret parental, pas du choix de ne pas avoir d’enfant, et le premier finit en citant la « Lettre à toutes celles qui hésitent à faire des enfants » publiée dans Le Guardian et signée par « une mère très contente de l’être » (sic) : « il n’y a pas lieu de culpabiliser, écrit-elle, on peut tout à fait ne pas vouloir d’enfants et vivre heureux. »

Sur l’échelle du maternalisme ou du momsplaining, appelons ça comme on veut, on atteint la mezzanine.

Les nullipares volontaires n’ont pas besoin que des mères leur expliquent ce qu’elles savent déjà.

Elles méritent que leurs choix ne soient plus tolérés mais acceptés, c’est à dire considérés comme légitimes et équivalents aux autres, c’est à dire envisageables et même souhaitables y compris pour leurs propres enfants et les générations à venir.

Les générations à venir méritent qu’on leur ouvre le champ des possibles, elles méritent d’avoir des options que leurs parents n’ont pas eues, et que ces options ne leur vaillent pas d’être discriminé.e.s socialement.

Et leurs filles méritent de définir leur féminité en dehors de ces critères réactionnaires et patriarcaux que leurs parents se targuent de déconstruire, alors que ce genre d’articles prouvent justement qu’ils sont toujours aussi solides.

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