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Peut-on être féministe sans être en colère ?

Spoiler alert : non. Et maintenant, parlons de l’importance de la colère des femmes, que l’on fait toujours semblant de confondre avec l’hystérie. Avec en bonus, un tuto pour transformer toute cette colère épuisante en énergie constructive.

(c) Sophie Giraud @Hulu

Lorsqu’on tape « colère » sur Google Images, on tombe essentiellement sur des images d’hommes ou de petits garçons, ou d’animaux sauvages comme des ours ou des loups. Dans les recherches associées, entre « colère et tristesse » et « colère citation », Google propose toutefois « colère femme », comme si la colère féminine était un sous-genre de la colère, un peu comme le filet-O-fish est un succédané du burger. Parmi les premières images associées à la recherche « colère femme », on trouve une femme hurlant dans l’oreille d’un homme qui fait la grimace, une petite fille toute rouge qui tire sur ses couettes, une très jeune femme en tenue d’écolière japonaise qui fait la moue, plusieurs femmes aux bras croisés sur la poitrine qui font la gueule, et des images de ménagères brandissant qui un plumeau et un balais, qui une écumoire et un maillet (un maillet ?!?).

Google étant un IRM de notre inconscient collectif, on associe donc spontanément « colère femme » à « harpie », « caprice », « bandante » ou « chiante. »

J’ai eu beau farfouiller dans ma cinémathèque mentale, je n’ai pas trouvé non plus d’héroïne de fiction en pétard dont la colère s’affranchisse des représentations genrées traditionnelles : sur grand écran, une femme en colère est soit une bitch sournoise, soit un mec dans le corps de Lara Croft qui se bat, chevauche des gros engins et manie le gun à la perfection tout en restant bonnasse en micro débardeur moulax (Anne Parillaud dans Nikita, Uma Thurman dans Kill Bill, Milla Jovovitch dans Resident Evil, Charlize Theron dans Mad Max, Scarlett Johannson dans Avengers… la liste est longue comme le spectacle de fin d’année d’un conservatoire de musique de quartier). Ce n’est que très récemment que des héroïnes de séries comme Claire Danes aka Carrie Mathison dans Homeland, Elisabeth Moss aka June dans The Handmade’s tale (photo), Phoebe Waller-Bridge dans Fleabag ou encore les trois complices de The good girls ont commencé à donner à la colère féminine d’autres visages, plus nuancés donc plus réalistes.

Avant elles, la colère des femmes était théâtralisée sur scène – Nina Hagen, Courtney Love ou Diams étaient bien vénères, par exemple -, mais gommée de l’espace public. Et si dans l’excellent épisode du podcast Emotions consacré à la colère, le sociologue québécois Eric Gagnon observe qu’elle est devenue un instrument de communication efficace qui serait aujourd’hui un gage d’authenticité, notamment dans le champ politique, sa réhabilitation médiatique ne concerne que les hommes, ou plus exactement, une certaine catégorie d’hommes, cisgenre, hétérosexuels et caucasiens. En politique comme ailleurs, les femmes qui haussent le ton  pour dénoncer une injustice sont encore moquées, décrédibilisées, accusées d’être « hystériques », ce terme dérivé du mot « utérus » qui depuis l’Antiquité qualifie toute femme ne hochant pas la tête dans le bon sens, de haut en bas, donc, et pas de gauche à droite…

Le même élan de colère vous fait donc passer pour un citoyen engagé ou pour une chieuse selon la combinaison que vous avez tirée à la loterie génétique, parce que la colère n’a jamais fait et ne fait toujours pas partie de l’idée que l’on se fait d’une « bonne femme », et désormais, d’une « bonne féministe » – les termes ne sont plus radicalement antinomiques depuis que « féministe » est devenu un slogan de bougie parfumée, comme « good vibes only » ou « namaste ».

Pourquoi je parle de ça aujourd’hui ? Déjà parce que ça change du confinement, dont je commence à en avoir ras la capuche de sweat bouloché (et tâché). Ensuite parce que la question de la colère est un marronnier du féminisme, l’épouvantail de la cause, un territoire grand comme l’Amazonie qu’on ne se lasse jamais d’explorer en dépit de sa casse-gueulitude.

Il y a quelques jours, la rédactrice en chef de MadmoiZelle, site d’obédiance féministe, confiait ne plus suivre les comptes Instagram féministes « déprimants » car « les guéguerres internes au mouvement (la) lassaient et (la) blessaient » et « l’actualité est souvent peu joyeuse. » Plus loin, elle ajoute : « Je n’aime pas être en colère, ce n’est pas une émotion qui me motive, au contraire, elle m’épuise. » Passons sur l’allégorie de la guéguerre, version sans poil du cliché sexiste +++ du fameux crêpage de chignon entre femmes, mais arrêtons-nous deux secondes sur cette histoire d’actu déprimante : être féministe et regretter que l’actu des femmes soit déprimante, n’est-ce pas un peu comme d’être garde-champêtre et regretter qu’il y ait des arbres dans la forêt ? Je veux dire, le fait que l’actu des femmes soit déprimante est précisément la raison d’être du féminisme. Ou pour le dire autrement, si l’actu des femmes était joyeuse, le féminisme n’existerait pas et ce blog parlerait de jardinage ou de mode. En réalité, ce ne sont pas les comptes féministes vénères dont il est question qui sont déprimants, ce sont les raisons objectives et rationnelles pour lesquelles elles sont vénères. La colère des féministes vénères n’est pas déprimante, c’est le fait qu’elle ne soit pas davantage partagée et surtout, écoutée qui l’est.

Quelques jours plus tard, Léa Seydoux en remet (et s’en tient) une couche dans le dernier numéro du Harper’s Bazaar américain. Dans une interview lunaire fort bien décryptée par d’autres que moi, l’actrice, qui dénonça pourtant le comportement abusif d’Abdelatif Kechiche sur le tournage de La vie d’Adèle et révéla publiquement avoir été agressée par Harvey Weinstein, regrette la « violence » de l’après #MeToo et un climat qui « terrifierait les hommes » avant de déclarer : « Je déteste le politiquement correct. Je déteste la moralité. Le jugement. Le monde est devenu si policé désormais, je trouve ça terrifiant. »

Il faudra quand même qu’un jour, quelqu’un explique à tous ces gens très privilégiés persuadés d’être « politiquement incorrects » que le fait d’être incapable de regarder au-delà des moulures de leur existence n’a rien de subversif, ni ne témoigne d’une ouverture d’esprit dont il faudrait se gargariser à longueur d’interviews : l’ignorance, la flemme et le mépris de classe ne sont ni cool, ni badass.

Mais revenons à nos moutons, enfin, à nos pitbulls.

Au début, j’aimais bien qu’on me dise que j’étais une « féministe cool », c’est à dire une féministe à humour, « pas aggressive » ni « toujours en colère » (on me le dit encore, assez régulièrement). J’ai mis longtemps à être gênée par les relents de sexisme que ce “compliment” dégage.

Avant d’être féministe, j’étais tout le temps « en colère » – comprenez sans filtre, franche jusqu’à la brutalité, en pétard contre la Terre entière. Je n’ai aucun souvenir que mon père ni ma mère m’aient jamais appris à être une « bonne fille » obéissante, sage, discrète, humble, respectueuse des règles édictées par celleux qui avaient le pouvoir, les femmes à la maison et les hommes tout autour : j’ai toujours été libre de faire et de dire ce qui me passait par la tête, et le trafic a toujours été dense là-haut. Enfant, puis ado et encore jeune adulte, j’explosais donc régulièrement : je ne faisais aucun effort pour paraître sympathique et je faisais semblant de me moquer du fait que la plupart des gens ne me trouvent pas sympathique. D’un garçon, on aurait sans doute dit qu’il avait « du caractère ». De moi, on disait que j’étais « un garçon manqué », comme si la spontanéité était ontologiquement masculine, comme si le fait de ne pas me laisser dicter ce que je devais faire, dire ou penser amputait ma féminité. Au fur et à mesure du temps, on a dit que j’étais capricieuse, puis ingérable, puis insupportable. Si j’avais vécu à l’époque de la Révolution française, on m’aurait sans doute guillotinée, comme Olympe de Gouges qui fut accusée « d’abandonner les soins du ménage, voulut politiquer et commit des crimes. »

A l’époque, je ne politiquais pas encore – je ne commettais pas de crimes non plus, et mon ménage était plutôt soigné, car j’ai toujours été une maniaque du Cif. J’ai mis du temps à comprendre que le sentiment que j’éprouvais n’avait rien à voir avec la colère, qui est rationnelle et provoquée par une situation précise, mais avec la frustration de ne pas être en adéquation avec le monde qui m’entourait et les codes genrés qui le régissaient. Autour de moi, les « filles cools » se faisaient traiter comme des merdes par les « mecs cools » et ne réagissaient pas : j’enviais ces “filles cools”, je voulais être comme elles mais quelque chose dans leur comportement m’échappait complètement. J’ai compris des années plus tard qu’elles faisaient ce qu’on leur avait appris à faire, ce dont Soraya Chemaly parle dans son livre, Le pouvoir de la colère des femmes : elles étaient « au-dessus de ça », elles « valaient mieux que ça », alors elles haussaient gracieusement les épaules et faisaient mine de passer à autre chose, parce qu’elles avaient déjà intégré que leur colère serait moquée ou qu’elle ne serait pas entendue, que « ça ne sert à rien de s’énerver » et que « ça n’est pas joli ».

Elles avaient également déjà compris que le comportement abusif des hommes était souvent dû à leur comportement à elles, qu’elles n’auraient pas dû dire ou faire ci ou s’habiller comme ça, et qu’étant toujours trop sensibles, leurs réactions sont souvent disproportionnées. Les filles cools ne se mettaient jamais vraiment en colère et ça me mettait en colère qu’elles ne se mettent jamais en colère. J’aurais voulu ne pas me mettre en colère tout le temps moi aussi et être comme ces filles si bien décrites par Gillian Flynn dans Gone Girl :

« Ce soir-là, à la fête à Brooklyn, je jouais la fille à la mode, la fille dont un homme comme Nick rêve, la Fille cool. Pour les hommes, c’est toujours LE compliment crucial, non ? « C’est une fille cool ». Etre la Fille cool, ça signifie que je suis belle, intelligente, drôle, que j’adore le football américain, le poker, les blagues salaces et les concours de rots, que je joue aux jeux vidéo, que je bois de la bière pas chère, que j’aime les plans à trois et la sodomie, et que je me fourre dans la bouche des hot dogs et des hamburgers comme si c’était le plus grand gang bang culinaire du monde, tout en continuant à faire du 36, parce que les Filles cool, avant toute chose, sont sexy. Sexy et compatissantes. (…) Les hommes croient réellement que cette fille-là existe. Peut-être que s’ils gobent ce bobard, c’est parce qu’il y a tant de femmes qui ne demandent qu’à faire semblant d’être cette fille. »

Et puis un jour (je passe les détails sinon on est encore ici à Noël), je n’ai plus été en colère contre moi-même mais contre le contexte social dans lequel s’inscrivait ma colère. C’est là que je suis devenue consciemment féministe, et que cette rage épuisante et inconfortable qui tournait à vide autour de mon nombril s’est transformée en énergie.

La colère n’est pas incompatible avec l’humour, la légèreté ou l’espoir, au contraire. La colère des féministes n’est pas nourrie de haine mais d’amour, de soi-même et des autres femmes : elle ne sert pas à « déprimer les féministes » en herbe mais à réparer les injustices. Elle ne bousille pas des familles, elle ne tue personne, elle ne détruit pas la planète, au contraire, elle permet de créer une société égalitaire, et de créer tout court.

Sans colère, pas de Louise Bourgeois, dont un illustre critique d’art écrivit :

« c’est l’intensité persistente de la colère de Louise Bourgeois que je trouve repoussante (…) Il y a quelque chose de pathétique chez cette femme de 87 ans qui persiste à se considérer non pas comme une amante, une épouse, une mère ou une grand-mère mais comme une petite fille capricieuse. »

C’était en 1998, il y a tout juste 20 ans. Sans colère, pas de Simone de Beauvoir, de Marguerite Duras, de Frida Kahlo, d’Annette Messager, de Zadie Smith, de Chimananda Ngozi Adichie… Sans colère, pas de féminisme, « pas de transformation sociale. D’ailleurs, les grands mouvements militants partent d’une colère personnelle dont on finit par comprendre qu’elle est politique », selon l’autrice féministe et enseignante Anne-Charlotte Husson, citée par Nathalie Dépret dans un passionnant article à lire sur Slate.

Le féminisme est né et se nourrit de la colère de ces femmes qui rament à contre courant pour changer le cours de l’histoire. Ca ne veut pas dire que les féministes s’accrochent à leur colère, qu’elles s’y cramponnent comme si elles étaient incapables de vivre sans ou de faire abstraction, parfois. A titre perso, je serais ravie d’échanger ma colère contre un grand bol de sérénité, parce qu’effectivement, être en colère tout le temps est fatigant. Mais je ne suis pas sûre que le fait de détourner les yeux soit plus reposant.

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C’est la première fois que j’évoque un produit de beauté ici (faites un voeu) : j’ai reçu cette crème juste avant le confinement, censée me procurer un teint de luciole même après une nuit passée à faire la fête. Ca fait longtemps que je ne me suis pas couchée après 23h15, néanmoins, j’ai (vraiment) (mais genre : VRAIMENT) un teint de luciole grâce à ce soin vegan, clean, collaboratif et made in France que je porte depuis un mois en crème de jour. Je ne sais pas s’il est prévu pour, mais en tout cas, le résultat est bluffant. Happy Hours, nidé.co, 25€ les 30ml.
C’est officiel et extrêmement jouissif : Whitney Houston aura droit à son biopic intitulé -évidemment- I wanna dance with somebody. Si on ne sait pas encore qui interprètera l’inoubliable héroïne de Bodygard, c’est Anthony McCarten, auquel on doit l’excellent biopic de Freddy Mercury Bohemian Rhapsody, qui planche sur le scénario, tandis que la réalisation a été confiée à la réalisatrice africaine-canadienne Stella Meghie.
Je ne me remettais pas de la fin de Fleabag dont la saison 3 n’est pas programmée, quand soudain… le one-woman-show de Phoebe Waller-Bridge (photo) qui inspira la série est dispo à la location en ligne et en anglais (sous-titré) sur le site du Soho Theatre de Londres, pour un minimum de 4£. 100% des fonds récoltés seront reversés à des ONG anglaises qui luttent contre la précarité. Je revis.
On connaissait le point de croix féministe, voici le point de croix afro-féministe accessible même à celleux qui comme moi sont infoutu.e.ss de coudre un bouton : l’artiste américaine Krystle Collins célèbre la beauté noire avec ses « portraits capillaires » ou plus classiques de femmes et d’hommes anonymes et célèbres, dispos en DIY et déclinés sur des coussins, vêtements et accessoires réalisés en édition limitée et brodés sur commande.