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Ce que l’affaire Valéry Giscard d’Estaing nous apprend sur la culture du viol en France

La leçon, la voici : rien n’a changé depuis #MeToo. Rien de rien. Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? On tend l’autre joue – enfin, l’autre fesse ? On se lève et on se barre sur une autre planète ? Ou on leur arrache le cerveau en passant par les yeux sans s’être lavé les mains avant ?

(c) capture d’écran Euronews

Je suis d’une nature optimiste. Si je n’étais pas de nature optimiste, je ne serai pas féministe -ou alors je serais franchement masochiste. Défendre une cause quelle qu’elle soit nécessite de croire profondément en la nature humaine et en sa capacité d’évoluer vers un monde plus égalitaire et confortable pour tout le monde. Il y a quelques jours, le journaliste Thomas Messias – dont j’aime par ailleurs beaucoup les articles et le podcast Mansplaining – me demandait si je craignais que les agressions sexuelles augmentent après le déconfinement. « Oh non, lui ai-je répondu en substance, les pupilles en coeur et des paillettes roses jaillissant de ma bouche, les français.e.s ont trop bien retenu les leçons de #MeToo pour ça ! »

S’il a lu l’article, le karma a dû se foutre de ma gueule du front au menton : « Tu vas voir ton optimisme dans quelques jours quand l’affaire Valéry Giscard d’Estaing va éclater, tiens ! »

Et bim, on y est : depuis lundi, l’ex président de la République français est visé par une enquête pour agression sexuelle. La journaliste allemande Ann-Kathrin Stracke l’accuse d’avoir eu des gestes et des propos déplacés lors d’une interview menée le 18 décembre 2018, des faits confirmés par le caméraman qui assistait à l’échange.

J’ai trouvé un seul article qui résume les faits de manière objective et non biaisée. La plupart des articles consacrés au sujet commencent par mentionner l’âge de la vic…, pardon, de l’accusé – 94 ans -, alors que dans les affaires du même ordre en général, les journalistes précisent rarement ce détail dès les premières lignes, parce qu’en général, l’âge de l’agresseur n’est pas de nature à relativiser l’agression. Dans ce cas particulier, manifestement, si : le fait que Valéry Giscard d’Estaing ait 94 ans et pas 49 ou 29 semble suffire à dédramatiser les faits, comme s’il existait un âge à partir duquel les agressions sexuelles devenaient automatiquement anodines, comme si une main au cul non sollicitée était moins grave selon l’année de naissance de son propriétaire. Apparemment, le ressenti de la personne qui subit une agression sexuelle est donc censé dépendre des caractéristiques biologiques de l’agresseur.

France Info se demande « pourquoi (elle a) attendu plus d’un an pour porter plainte ? », comme si la culpabilité d’un agresseur se mesurait à la rapidité avec laquelle la victime présumée franchissait les portes d’un commissariat français où la probabilité qu’on la dissuade de porter plainte ou qu’on refuse de l’enregistrer est de 60%, quel que soit son chrono, tandis que Elle met carrément l’expression « agression sexuelle » entre guillemets, comme s’il existait plusieurs types d’agressions sexuelles, avec et sans guillemets, bio et pas bio, et que celles avec guillemets relevaient surtout de la paranoïa de la « victime », avec guillemets aussi, du coup, puisqu’à agression sexuelle contrefaite, victime en toc. Le site Purepeople quant à lui n’hésite pas à suggérer que toute cette affaire qui n’est même pas mentionnée dans le titre tellement elle est anodine relève d’un complot machiavélique orchestré par une « accusatrice » dont le hobby favori serait d’emmerder les couples d’adorables nonagénaires.

J’admets ne pas être allée sur CNews voir comment Eric Zemmour traitait l’information, j’ai l’estomac trop fragile. Et puis le pauvre venait d’être mis à rude épreuve par les commentaires publiés sur la page Facebook de France Info, dont voici un florilège (TW : ne lisez pas ces commentaires avant de passer à table)

Il y en a un millier du même ordre, mais ceux-ci contiennent tous les marqueurs de la culture du viol si bien décrite par Valérie Rey-Robert, et que #MeToo n’a manifestement pas dissipé :

Les stéréotypes du « vrai viol » et de la « vraie victime », donc : un.e internaute évoque plaisamment une « aggression fessière », corroborant ainsi le préjugé selon lequel une agression sexuelle mérite ce nom et donc, que l’on s’en préoccupe seulement si le sexe de la victime présumée a été pénétré par le sexe de l’agresseur présumé, donc que celui-ci est en mesure de pénétrer sa victime avec son propre sexe.

La négation et la minimisation des faits : d’abord, elle est jolie (« il a bon goût papé »), donc il est normal que son agresseur la traite comme le stand desserts d’un buffet à volonté : « à son âge, un peu de bonheur encore, il n’allait pas lui faire grand mal pff » (quel égoïsme de considérer que son corps n’appartient qu’à elle, hein ?). Et puisqu’à 94 ans, l’agresseur présumé n’aurait probablement pas pu la pénétrer avec son sexe, ce n’est pas un viol, ce n’est même pas une agression, pas même un foetus d’agression, c’est pas une agression du tout, circulez, y a rien à voir : « mais comme on s’en fiche ! », résume d’ailleurs cette internaute.

La négation du non consentement. Si elle n’était pas contente, elle n’avait qu’à se défendre. Or elle ne s’est pas défendue : c’est donc qu’ « elle a aimé ça » assure un internaute tandis qu’un autre renchérit : « c’est sûr que si c’était Apollon elle n’aurait rien dit au contraire elle en aurait redemandé… mais là avec son grand-père quelle déception » Car c’est bien connu, toutes les femmes sont un peu salopes, comme le souligne cet autre grand humaniste : « encore une qui n’a pas dû avoir ce qu’elle voulait avec son cul et maintenant elle porte plainte trop facile ».

Le blâme de la victime enrichi en grands classiques sexistes. Elle est ridicule(« pauvre tâche », « honte à elle »), folle (« qu’est-ce qui lui arrive à cette folle, elle s’ennuie ? »), chieuse (« elle a une tête à faire des histoires »), vénale (c’est évidemment l’appât du gain et de la notoriété qui la motive, c’est d’ailleurs à se demander si certaines femmes ne feraient pas exprès d’être agressées sexuellement pour être riche et célèbre plutôt que de bosser, quelles feignasses ces bonnes femmes, quand même…), chochotte (une internaute parle de « vierge effarouchée » tandis qu’une autre relativise : « si je portais plainte (contre) tous ceux qui m’ont mis la main aux fesses je serais riche ») et menteuse : personne n’a jamais porté plainte contre VGE + elle a attendu 18 mois pour porter plainte = il est innocent et elle ment, puisque la présomption d’honnêteté profite toujours à l’agresseur présumé, c’est comme ça, faut assumer d’avoir tiré la boule noire à la loterie de la génétique. Oh, et bien sûr,  elle « discrédite toutes les (…) vraies victimes d’agressions sexuelles » et du même coup dessert la cause des femmes, dixit cet arbitre impartial du féminisme : « je trouve ce cas particulièrement cucul et pas forcément le symbole du combat légitime des femmes ».

La défense de l’agresseur, décrit comme un sympathique papi qui a gagné le droit « qu’on lui fiche la paix » et mérite « un peu de bonheur encore », un honorable monsieur souffrant de sénilité : « honteux à son âge l’accuser de telles choses le gars il a peut-être même pas fait gaffe à un moment faut arrêter »… de quoi ? De défendre l’intégrité de son corps et de refuser qu’on le traite comme si c’était un canapé témoin chez Ikea ?

Mascus, haters et gens pas déconstruits soit 95% de la population gonna say : on peut plus rien dire, on peut rien faire, rhoh lalala, si les vieux messieurs peuvent plus toucher les jeunes dames, où va le monde, c’est pas un drame, on peut pas mettre toutes les agressions sexuelles sur le même plan…

Ca pour le coup, je suis bien d’accord. La loi distingue effectivement le viol, c’est à dire l’agression sexuelle avec pénétration – qu’elle soit sexuelle, digitale ou avec un objet – des autres agressions sexuelles. Mais cela ne signifie pas pour autant que celles-ci sont bénignes, ou qu’elles ne sont pas passibles de sanctions. Ou que c’est au quidam d’en décider au regard de ses préjugés, et pas des faits dont il ignore tout.

Alors évidemment, une main aux fesses, ça n’est pas pareil qu’un viol en réunion : personne ne dit le contraire, surtout pas moi. Bien sûr qu’il y a une échelle dans la gravité des agressions sexuelles. Mais il y a aussi un point commun entre toutes ces agressions sexuelles, entre le “bénin” et l’atroce, entre la main aux fesses et le viol en réunion qui semblent effectivement aux extrémités opposées de l’échelle. Ce point commun, c’est l’échelle, que 86% des Françaises sont obligées de porter précisément parce que dans la plupart des cas, on considère que « y a pas mort d’homme ».

 

N’attendons pas qu’il y ait mort d’hommes pour qu’il y ait colère de femmes.La jeune femme qui a porté plainte contre VGE et qui au passage, est soutenue par la rédaction de la chaîne publique WDR pour laquelle elle travaille, n’est pas « excessive » ou « folle » : c’est les réactions que sa plainte provoque dans l’opinion publique en France qui le sont.

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