Description du projet

Zemmour est-il une influenceuse comme les autres ?

Spoiler : non, et le fait de mêler influence et extrême-droite est dangereux.

Dimanche dernier, Magali Berdah a posté sur sa chaîne Youtube le premier épisode d’une série de vidéos « en immersion » avec les candidat.e.s à l’élection présidentielle. Si elle se présente comme novice en politique, l’influenceuse est avant tout une pro de la com’ : le premier épisode est consacré à Zemmour, ce qui lui garantie une audience et un écho qu’elle n’aurait probablement pas eu avec, disons, Fabien Roussel, dont je ne suis pas sûre qu’elle sache qu’il existe (il faut dire que peu de gens connaissent Fabien Roussel, hormis son facteur).

Rares sont les médias d’informations à avoir évoqué son initiative autrement que de manière factuelle et anecdotique, comme si elle n’avait aucune incidence sur le débat public et la façon dont on parle de politique en France. Pourtant, la vidéo cumule déjà 252 000 vues, et le seul fait que plusieurs candidats à la présidentielle accordent des entretiens à une femme dont le métier est l’influence la place de facto à la hauteur des personnes dont le métier est l’information. Il est vrai que son audience est comparable à celles des médias traditionnels, si ce n’est plus élevée, ce qui explique évidemment que les candidat.e.s jouent le jeu. Rien que sur Instagram, Magali Berdah est suivie par près d’un million de personnes, parmi lesquelles à peu près tou.te.s les influenceur.ses venu.e.s de la télé-réalité dont elle est l’agente, et qui affichent elleux-mêmes des audiences stratosphériques.

Ce désintérêt est sans aucun doute symptomatique de l’élitisme des médias traditionnels, d’ailleurs à l’origine du projet de la jeune femme : donner les codes à celleux qui ne les ont pas, et qui, parce qu’iels ne les ont pas, se désintéressent de la politique. Elle qui dit n’avoir jamais voté parce qu’elle n’y « comprend rien » (je cite son dernier post) entend donc passer 24h avec chaque candidat.e de l’élection présentielle pour « les écouter, les suivre, essayer de les comprendre ! Parler avec les gens qui les soutiennent (…) ! Découvrir l’homme ou la femme qui se cache derrière un candidat », pour ainsi voter de manière « éclairée » – et inciter ses abonné.e.s à faire de même.

L’objectif est louable, bien entendu. Mais le fait de vouloir « découvrir l’homme ou la femme qui se cache derrière un candidat » déplace l’enjeu (voter pour un programme et des idées) sur un terrain purement émotionnel (voter pour le ou la plus sympa). Et voilà l’une des arrêtes dans le projet de Magali Berdah, qui privilégie la forme au fond et la mise en scène de soi au discours du candidat.

La connivence qu’elle affiche notamment avec Samuel Laffont (chargé du numérique pour le candidat, en photo*), à qui elle confie en plaisantant qu’elle se verrait bien « ministre des réseaux sociaux », ou avec un soutien de Zemmour dont elle reçoit un compliment avec ravissement est embarrassante. Mais l’absence totale de contradiction lors de son entretien avec Zemmour, et la nature même de ses questions, dont la première porte sur les jours fériés en France (sic) sont franchement inquiétantes : non seulement la vidéo ne comble pas les inégalités d’accès – réelles et problématiques – aux discours politiques, puisque le programme du candidat n’est même pas évoqué, mais elle constitue une publicité gratuite auprès d’un large public qui échappe totalement au CSA, dernier rempart contre les idées socialement radioactives de Zemmour.

Enfin, « rempart »… cloison en papier, plutôt, puisque les multiples actions du CSA contre ses propos ne l’ont pas empêché d’être là où il est. 

En (télé) réalité, le problème n’est pas tant ce que dit Magali Berdah que ce qu’elle ne dit pas : le contenu du programme de Zemmour, donc, mais aussi les condamnations pour incitation à la haine raciale et anti-musulmans, et les accusations d’agressions sexuelles par 7 femmes à ce jour. En choisissant de diffuser en premier l’interview du candidat dont le CV judiciaire pèse le plus lourd, et de loin, Magali Berdah achève de lui donner une visibilité, une crédibilité et une importance que les médias traditionnels eux-mêmes lui ont donné, ce qui lui a permis de devenir candidat à la plus haute fonction de l’Etat. 

Il ne s’agit pas d’interdire à qui que ce soit de parler de politique, ou de réserver le sujet à une élite intellectuelle.

Il s’agit au contraire de distribuer des clés pour qu’un maximum de personnes tenues ou restées éloignées de la politique participent au débat public.

Encore faut-il donner les bonnes clés, et l’ensemble du trousseau. Transformer la politique en divertissement pur (« je vous partagerai bientôt un tuto de vote (lol) » écrit Magali Berdah), se concentrer sur l’effet plutôt que les faits, et achever de normaliser la haine de l’autre et le repli sur soi, ça a des conséquences concrètes et potentiellement dramatiques sur la vie de centaines de milliers de gens.

*(c) capture d’écran de la vidéo “24h avec Eric Zemmour”

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