Avant que mes vacances ne s’étirent comme une phrase de Proust, j’étais une femme que mon entourage, et même mon dedansage (mon Monsieur, donc), qualifiait volontiers de “couillue”.

 
L’adjectif me flatte autant qu’il m’agace, et m’agace d’autant plus qu’il me flatte – car plus que comme une femme à hypertrophie testiculaire, fut-elle seulement spirituelle, je me définis avant tout comme une femme féministe (ce qui, hélas, n’est toujours pas un pléonasme en 2016). En tant que femme féministe, donc, je m’agace qu’un caractère bien trempé, un humour qui tâche ou une sexualité assumée soient conditionnés à la paire de couilles que j’aurais (ou pas) entre les deux oreilles. La plupart du temps, je n’en ai pas. N’empêche, j’ai beau porter des minijupes roses, faut pas me chercher.
 
Depuis que j’ai une conscience politique, je milite donc pour que l’on puisse jurer comme un charretier ET collectionner les souliers à talons, aimer le tartare de boeuf ET les graines de chia, porter du mascara ET la culotte, appeler son mec quand la Livebox ne fonctionne pas ET réclamer l’égalité salariale.
La (bonne) poire ET le fromage. Le beurre, l’argent du beurre, ET Gaël Garcia Bernal pour faire les tartines sur le nombril d’Angela Merkel – ou disons, de Jennifer Lawrence.
 
Or il semble qu’en un mois, le genre soit devenu aussi ringard que Paris Hilton : l’époque n’est plus ni mâle ni femelle, mais neutre. Pas asexuée, ni transgenre – so 2015 ! -, mais “uni gender”, “gender fluid”, “neutral-gender”, “agender” ou “ungendered”, comme dit désormais la mode.
 
Car c’est par elle que tout arrive, évidemment. Si l’androgynie n’est pas un concept neuf (coucou, Marlene Dietrich, Coco Chanel, Katharine Hepburn, David Bowie, Grace Jones et autres Kate Moss période Obsession Calvin Klein !), elle restait jusque là un épiphénomène réservé à une poignée d’esthètes. Or voici quelques saisons déjà que la binarité hommes-femmes perd du terrain sur les podiums les plus en vue… et les plus copiés par les marques de high-street. Chez Zara, on trouve ainsi des costumes slim-fit imprimés fleurettes, des t-shirts transparents et des pantalons fluides aux tons pastel chez les hommes comme chez les femmes.
 
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wanda_nylon_fw16_15_jpg_472_north_1382x_blackWanda Nylon automne-hiver 2016
Qui-est-Alex-Wetter-le-mannequin-androgyne-du-podium-de-Jean-Paul-GaultierAlex Wether chez Jean Paul Gaultier Couture été 2016

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_LUC3190Vêtements automne-hiver 2016

 
L’hiver dernier, le grand magasin Selfridges ouvrait un département “agender” à Londres. Prada, Gucci, Givenchy, Burberry, Ami, Vetements, Balenciaga, Alexander Wang, Y3… font désormais défiler hommes et femmes sur un même podium. La prochaine collection Chloé s’inspire d’Anne-France Dautheville, qui dans les années 70, sillonna quatre continents en solitaire à moto dans des combinaisons d’homme, reprises à ses mesures. Chanel sort son premier parfum unisexe, Boy. Les mannequins androgynes n’ont jamais été aussi nombreux, et autant courtisés par les marques.
 


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Capture d’écran 2016-03-26 à 16.24.19Jack Paulo
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L’une des égéries de la campagne Womenswear de Louis Vuitton est un ado mâle de 17 ans souvent vêtu en jupe, Jaden Smith. Le fils de Will suit ainsi les pas du fils de Jonny Johansson, le fondateur et D.A. d’Acne, qui a fait de son fils de douze ans l’image de sa collection femmes l’hiver dernier.
 
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HILT-JOURNAL-ACNE-AW15-03-650x488Acne FW 2015-2016
Snímek-obrazovky-2016-01-13-v-16.28.13Louis Vuitton été 2016

 
Au Japon, me signale votre collègue de lecture Vanessa (merci Vanessa !), une sous-culture du Tokyo branché buzze de plus en plus fort sur les réseaux sociaux : les “Genderless Kei” ne veulent ni ressembler à des femmes, ni afficher leur homosexualité (la plupart ne sont pas gays), mais s’affranchir des codes vestimentaires sexués en portant fringues flashy, manucures rihannesques et cheveux rainbow.
 
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Mais l’unigenderisme ne concerne pas que l’aristocratie de la mode. Miley Cyrus et Ruby Rose, la nouvelle star d’Orange is the new black, se déclarent ouvertement Gender Fluid. Dans l’épisode 2 de la dernière saison de “Girls”, Ray se fait rabrouer par son concurrent gender fluid, qui vient d’installer son café juste en face du sien. Dans le très mauvais Zoolander 2, Benedict Cumberbatch incarne un mannequin agender appelé All (“Tout”). Le blog gender fluid House of Alexzander connaît un succès croissant dans la modosphère. La chaîne de distribution américaine Target lance une collection neutre pour enfants, baptisée Pillowfort. Levi’s, déjà chantre de l’androgynie, sort une capsule gender-fluid. Même Zara vient de présenter sa première ligne “ingenrée”, baptisée Ungendered.
 

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o-ZARA-UNISEXE-570-1Collection “Engendered” Zara

 
Bon, alors, on en pense quoi ?
 
(Car il faut en penser quelque chose, comme il faut aujourd’hui penser quelque chose de tout, le plus vite et le plus vitriolé possible. Si en matière de sexe, la neutralité est le nouveau noir, en matière d’opinion, c’est quasi de l’incivilité. Essayez de répondre : “Rien”, en appuyant votre absence d’avis d’un regard de veau dans un comptoir de boucherie, comme je l’ai fait récemment lorsqu’on m’a demandé ce que je pensais du clash Valls-Benzema. Les gens, en l’occurrence, vos amis les plus chers et les plus proches, vous regardent alors comme si vous veniez de péter à table. (NB : si on vous le demande, la bonne réponse est : “On devrait lui crever les yeux en place publique et l’empêcher de porter les couleurs de la France, quel ssscandââââââle !”)).
 
A priori, beaucoup de bien. Des êtres humains se définissant par leurs goûts, leurs projets et leurs envies plutôt que par le bonnet de leur slip : super concept ! Si moins de genres égale plus de tolérance entre les êtres humains, tous égaux désormais devant le port de collants qui grattent la zézette, super, génial, allons-y. Et va pour le pronom indéfini “ze” , et une nouvelle réforme de l’orthographe !
 
Sauf que. Le dommage collatéral de l’égalité des genres n’est-il pas l’uniformité ? Et surtout, cette nouvelle case mode “Unigender” ne serait-elle pas un nouvel enclos marketing réservé à une élite majoritairement jeune, belle, mince, et blanche ?
 
Ou ce post n’est-il qu’un prétexte à discuter du sexe des Anges de NRJ12, tous habillés pareil (auto-bronzant et string lycra) depuis une dizaine de saisons déjà ?
 
Coeur avec les doigts,
F.
 
 

PS : j’ai posté ce billet il y a moins de 24 heures, et suis atterrée par le nombre de commentaires haineux qu’il a suscité, et que j’ai supprimés de ma page Facebook comme des commentaires ci-dessous. Puisque certains ont besoin de sous-titres, je ne fais pas “l’apologie de l’homosexualité” (coucou Christine Boutin !), comme ces “connasses de féministes” (y en a qui font vraiment flipper…) : j’écris sur les marges, les pré-buzz, les nano-tendances, les phénomènes de niche, appelez-les comme vous voudrez, parce qu’à titre personnel, ça m’intéresse davantage que les tutos de contouring ou les street styles surexposés de blogueuses pro, qui pléthorent sur les internets. Dans mon monde idéal, on réfléchirait avant de dégoupiller des avis explosifs. On pourrait être pour ou contre ou indifférent, on pourrait trouver telle ou telle tendance cool ou chelou, peu importe, mais on échangerait sans s’insulter ni se menacer. Je suis sans doute utopiste, mais si tout le monde utopisait un peu plus, on ne s’enverrait pas des bombes à la gueule, retranché derrière son premier degré. A bon entendeur, et bonne entendeuse…