(C’est vrai, ça : qu’est-ce que vous foutez là ?!?)
 
Un jour, j’ai posé un jour ce genre de question urticante à Monsieur Schmidt : “Amour, j’ai grossi, non ?” Pendant trois jours entiers, j’ai eu beau me pincer le cul sous son nez trois fois par jour, il me répondait invariablement, impavide et catégorique  : “Mais pas du tout Amour, tu n’as pas pris un gramme !” Jusqu’à ce que taraudé par le mensonge et la honte de sa propre lâcheté, et peut-être, par l’envie de regarder le foot tranquille, il avoue : “De toute façon, tu étais trop maigre avant, je te préfère comme ça.”
 
 
Salopard de mec à la diplomatie de Wisigoth, hein ?
 
Mais vous, c’est pas pareil. Vous, je vous pose la question pour avoir une vraie réponse : qu’est-ce qu’un bon blog mode ? Je n’en ai aucune idée : je n’en lis pas.
 

Capture d’écran 2015-10-26 à 18.52.35(c) Mariano Vivanco c/o Vogue Mexico

 
Je conçois que cela puisse paraître aussi paradoxal (dissuasif ?) qu’un coiffeur manchot. C’est pourtant l’une des raisons qui m’ont conduite à créer ce blog – ça, et le fait que j’avais très envie de parler de moi à des inconnus sans avoir à les payer pour m’allonger sur leur canapé (et puis je parlerais bien de mode avec mon psy, mais il porte des Paraboots). J’ai créé le blog que j’aurais aimé lire : décalé, informatif, sincère, spontané.
 
« LOL », a rétorqué en substance une attachée de presse : « J’adorerais bosser avec toi, mais bon, tu es trop niche*. Les annonceurs préfèrent bosser avec des connes qui font des fautes d’orthographe à leur prénom mais qui ont 30 000 followers. Le problème avec ton blog, c’est qu’il y a trop de mots et pas assez de photos de tes pieds. »
 
Etre lubrifiant pour marques de chaussures ou ne pas être, telle est la question. Le darwinisme blogosphérique n’est-il, lui aussi, qu’une question de taille ? En-dessous des mensurations standard (90-60-90, en KFollowers, sur Facebook, Twitter et Instagram), est-on condamné à payer pour être aimé, ou à disparaître ? Avec leurs recettes de cupcakes à 300° et leurs photos de vacances payées par des marques qui jadis investissaient dans la presse traditionnelle, Enjoy Phoenix ou Betty Autier sont-elles les canons de l’infotainment moderne ? Suis-je mieux dans ma niche avec mes imprimés bite, ou aux Maldives, payée par une marque de maillots de bain à duckfacer au bord de la piscine devant l’objectif d’un photographe qui a su échanger ses illusions contre une vie avec vue sur mer ?
 
J’ai l’air cynique, alors que même pas : je sais qu’on peut photographier intelligemment ses pieds, j’ai même des preuves ici, ici et ici, et il doit en exister plein d’autres. Par ailleurs, je n’ai rien contre Enjoy Phoenix, qui est mignonne comme un Pet Shop, ni contre Betty Autier, c’est juste que je ne comprends pas. Je constate qu’elles et leurs consoeurs blogueuses à gros KE (Kilos Emules) sont les nouveaux médias, et j’ai peur. Peur d’avoir raté une marche, peur en tant que blogaliste (journaliste et blogueuse) de ne plus savoir ce qui vous intéresse et vous concerne et vous mobilise, vous, « les gens », coagulation d’individualités, de goûts, de désirs et de convictions mouvants que les vieux médias largués continuent d’appeler « le grand public. » Peur de vous courir après les poches pleines de bonbons (« Regarde, Grand Public, des LOLcats et mes pieds en Stan Smith gratuites, aime-moi aime-moi aime-moi ! »), alors que ce qui m’intéresse, c’est surtout de vous parler des tendances bizarres, de critiquer la collection Balmain pour H&M et de me poser des questions devant tout le monde – ce qui fait de vous, cher lectorat, mes gynécos spirituels.
 
Bon appétit si vous êtes à table, et donc, enjoy Phoenix. Ou pas.
F.
 
* « Niche » : en mars 2015, désignait une maison pour chiens. En octobre 2015, désigne quelque chose ou quelqu’un de (trop ?) pointu, par rapport au(x) modèle(s) dominants.
 
 

(c) Miles Aldridge c/o Vogue Italy